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Annales de Phénoménologie


- Editorial. Comité de rédaction et coordonnées. Le sommaire du numéro 1. Le sommaire du numéro 2.
- La collection Mémoires. Editorial. Titres parus: L'institution de l'idéalité, par Marc Richir. Sur la phénoménologie de la jouissance esthétique, de Moritz Geiger.
 

Sommaire.



EDITORIAL

Pourquoi une revue de phénoménologie aujourd’hui ?
Et en quel sens y sera pris le terme de phénoménologie ?

Pour répondre à ces deux questions intrinsèquement liées, donc pour esquisser une ligne éditoriale, il convient de faire un brève mise au point sur la situation philosophique contemporaine. Tout d’abord, la philosophie se voit de plus en plus réduite à une sorte de fonction académique, d’une part, ou bien dans la doxographie plus ou moins « herméneutique », ou bien dans les études historiques (lesquelles peuvent être à l’occasion de grand intérêt), d’autre part dans la fabrication de ce qui n’est que pseudo-sciences dès lors que les disciplines sont étendues au-delà du domaine (scientifique) strictement défini de leur application, c’est-à-dire par leur croyance naïve en leur pouvoir de se substituer à la philosophie (ce qui relève aujourd’hui globalement du « cognitivisme » : néo-behaviorisme revu et corrigé), ou dans la dégénérescence de cette dernière en l’analyse scolastique des tours de langage (la dite « philosophie » analytique qu’il ne faut pas confondre avec l’épistémologie qui garde tout son intérêt quand elle est rigoureuse). Une première conséquence de cette situation est bien qu’au moins en apparence, la philosophie comme recherche ou élaboration de ses questions semble ne pouvoir trouver refuge, contre ces deux menaces conjuguées d’absorption, que dans la phénoménologie. Cela pourrait satisfaire si la situation de celle-ci n’était guère plus brillante : prise en tenaille entre les contaminations académiques parfois très savantes et les vaines tentatives de conciliation avec le cognitivisme ou avec l’analyse logique du langage, elle semble précisément vouée, en une fuite en avant qui est une sorte de Schwarmerei, à reprendre plus ou moins bien, des chemins spéculatifs, métaphysiques, voire théologiques, d’où s’est absentée la rigueur méthodique qui lui est propre. C’est ainsi qu’on entre pour ainsi dire allègrement, sans inquiétude apparente, dans le champ du non attestable et du non effectuable. Alors que le discours phénoménologique ne peut avoir de sens précis que s’il donne très précisément à entendre de quoi (de quel problème ou question), chaque fois, il parle, et que c’est ce « quoi » (la Sache selbst, la « chose même ») qui doit par là être attestable (directement ou indirectement) dans l’effectuation (au sens mathématique) de l’opération qui permet d’y accéder, le caractère de la spéculation qui a perdu sa rigueur classique est (sa « logique » propre, bien au-delà de la logique) est que n’importe quoi peut y être à peu près dit de n’importe quoi, à condition que la « construction » spéculative ait plus ou moins bien l’air de tenir, souvent (mais pas toujours) dans les enchaînements de pseudo-concepts (ineffectuables) relevant plus du bricolage ou de l’idéologie que de la « logique » méthodiquement déployée d’une élaboration qui se donne ses règles et ses angles d’attaque des problèmes. Dès lors, chacun installe et occupe son camp, ignorant ceux des autres, et bien malin sera celui qui s’y retrouvera dans ces pittoresques mariages de la carpe et du lapin.
 Rien n’est plus éloigné, en fait, de ce qui a été l’inspiration de Husserl, le fondateur de la phénoménologie. Non pas qu’il s’agisse, ici, de défendre une fidélité doctrinale et dogmatique qui serait précisément contraire à cette inspiration. L’œuvre de Husserl que, depuis la publication des Husserliana, on ne peut plus lire aujourd’hui comme il y a cinquante ans, est un immense chantier où il n’est pas une seule question qui en soit un problème à reprendre, à réélaborer, à redéfinir, éventuellement, selon d’autres « axes de coordonnées », cela à la fois par la mise à jour des contextes historiques concrets où la pensée husserlienne s’est déployée, et par des recherches autrement orientées portant sur les « choses mêmes » que Husserl avait touchées, ou qui n’y étaient encore que secrètement « impliquées ». Cependant, pour faire vivre ou revivre cet esprit, il s’agit sans doute aussi – étant donné ce qu’a été l’histoire du mouvement phénoménologique dans l’Histoire catastrophique du XXème siècle – de lever bien des obstacles, de comprendre le sens husserlien du phénomène (qui n’est ni apparition, ni apparaissant, ni le jeu inapparent des deux), et le sens husserlien du transcendantal (qui n’est pas réductible à l’ordre de la condition de possibilité a priori en son acception kantienne, mais relève d’un a priori fungierend, en fonction, qu’il s’agit de dévoiler dans ses complexités par l’épochè et la réduction, puis par l’analyse en zigzag). Bien des ressources demeurent insoupçonnées pour l’analyse des structures intentionnelles complexes (les phénomènes husserliens), opérantes même depuis leurs potentialités multiples, c’est-à-dire même hors du présent, voire de la présence. Par là déjà, il apparaît que le champ phénoménologique husserlien – quoiqu’on puisse y trouver à redire par ailleurs – est bien plus vaste que ce qui est réductible à l’un ou l’autre projet ontologisant. La question du phénomène en son sens husserlien, et donc en son sens révolutionnaire, proprement phénoménologique, n’a que très secondairement et très localement à voir avec la question de l’être. Que la vague des spéculations post-husserliennes soit pour ainsi dire mourante devant les offensives de l’académisme classique ou de la pseudo-scientificité anglo-saxonne est bien compréhensible. De tout cela, il faut se rendre compte pour pratiquer lucidement, aujourd’hui, la phénoménologie, et reprendre, au-delà, la lecture attentive et renouvelée des grands classiques de la philosophie.
 Et il est d’autant plus urgent de se « ressaisir » que nous ne sommes pas quelques « indiens » réduits à se retirer dans leurs montagnes, qu’il y a aujourd’hui dans le domaine francophone de véritables chercheurs en phénoménologie dont l’ambition de la revue est de les regrouper, en tentant par surcroît de nouer des liens entre plusieurs générations. Les Annales de phénoménologie publieront à la fois des articles historiques, portant sur les contextes autrefois vivants et sur les avancées phénoménologiques d’auteurs du passé encore méconnus ou demeurés inconnus, des articles de recherche actuelle, proposant des approches, qui ne seront pas ipso facto husserliennes, des problèmes et questions de phénoménologie, et enfin des traductions de textes phénoménologiques inaccessibles pour le public d’expression française. Cela, en dehors de toute allégeance à l’égard de quelque institution académique que ce soit. La modestie dès lors inéluctable des moyens matériels de la revue, mais aussi la modestie de ses ambitions dans une société où il est de moins en moins question de philosophie, feront que son tirage sera limité en volume et que sa publication n’aura lieu qu’une fois par an. Puisse cette initiative il est vrai quelque peu hasardeuse, éveiller, voire réveiller des projets qui, sans doute, autrement, ne pourraient pas trouver de lieu où se déployer. L’Histoire, et l’Histoire de la philosophie, ne sont pas déjà faites, ni « capturées » une fois pour toutes par quelque illusion à la mode ou quelques « satrapies » universitaires ; il n’y a lieu ni de se réjouir, ni de se désespérer d’une déperdition trop complaisamment répercutée sur la place publique, mais il y a lieu, si nous ne voulons pas « nous perdre » sans reste assignable, d’intervenir. Tout comme le mouvement, la phénoménologie se démontre en marchant.

Marc Richir
 

Sommaire.



Contacts

    Directeur de la publication:   Marc Richir
    Secrétaire de rédaction, abonnements: Jean-François Pestureau, 37 rue Godot de Mauroy, 75009 PARIS
    Comité scientifique: Bernard Besnier, Gérard Bordé, Roland Breeur, Jean-Toussaint Desanti, Vincent Gérard, Raymond Kassis, Guy van Kerckhoven, Pierre Kerszberg, Albino Lanciani, Patrice Loraux, Antonino Mazzu, Yasuhiko Murakami, Jean-François Pestureau, Guy Petitdemange, Alexander Schnell, Laszlo Tengelyi, Jürgen Trinks
    Revue annuelle éditée par l’Association pour la promotion de la phénoménologie, Association de la loi de 1901: Siège social et secrétariat: Gérard Bordé, 20 rue de l’Eglise, 60000 BEAUVAIS (France)
    Prix de vente au numéro: 90 FF (14 e.). Abonnement pour deux numéros : 150 FF (23 e.)
 

Sommaire.



SOMMAIRE du n° 1
(janvier 2002)

Pierre Kerszberg: Eléments pour une phénoménologie de la musique
Albino Lanciani : Eléments pour une critique phénoménologique des sciences cognitives
Vincent Gérard : La mathesis universalis est-elle l'ontologie formelle?
Roland Breeur : Sartre et le souvenir d'être
Marc Richir : Narrativité, temporalité et événement dans la pensée mythique
Edmund Husserl : Lettre à Stumpf
Edmund Husserl : Sur la résolution du schème contenu d'appréhension-appréhension
 

SOMMAIRE du n° 2
(janvier 2003)

Laszlo Tengelyi : L'expérience et la réalité
Guy van Kerckhoven : La logique herméneutique de Georg Misch
Raymond Kassis : Les sources de la phénoménologie husserlienne de l'intropathie
Marc Richir : Les structures complexes de l'imagination selon et au-delà de Husserl
Jürgen Trinks: Phénoménologie et poésie chez Paul Celan
Edmund Husserl : Méthode phénoménologique et philosophie phénoménologique (Conférences de Londres, 1922)
 

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Collection "Mémoires"
Editorial.
L'institution de l'idéalité, par Marc Richir.
Sur la phénoménologie de la jouissance esthétique, de Moritz Geiger

Note éditoriale

Dans la ligne des Annales de phénoménologie, l’association éditrice a décidé de s’adjoindre une collection de « Mémoires » indépendants, plus ou moins brefs, mais trop longs pour figurer dans une publication périodique. Cette décision est destinée à pallier à l’engorgement actuel de l’édition savante, dû notamment à des raisons commerciales, et à se ménager la possibilité de publier des textes de haute exigence philosophique – qu’ils soient des originaux ou des traductions françaises d’ouvrages autrement confinés dans les bibliothèques spécialisées. C’est en effet un lieu commun de dire que notre tradition culturelle est en péril, que nous risquons d’étouffer, et qu’il est désormais urgent de renouer avec elle des fils susceptibles de relancer à nouveaux frais sa créativité. Et c’est à dessein que le terme « Mémoires » a été choisi : il faut le prendre en son sens ancien et non au sens aujourd’hui banalisé par ses usages universitaires. « Mémoires » et non « Essais », parce qu’il s’y agira de maintenir au mieux les nécessités de la rigueur, parce que le risque y sera, non pas tant celui du débat d’idées que celui de la confrontation effective avec tel ou tel problème – avec les choses et les concepts qu’il engage explicitement et implicitement, par delà telle ou telle « solution » éventuelle, jamais définitive en philosophie.

Sommaire.
- L'institution de l'idéalité, par Marc Richir

    « La ‘fiction’ est l’élément vital de la phénoménologie comme de toute science eidétique », « la fiction est la source d’où la connaissance des ‘vérités éternelles’ tire sa nourriture. Telle est la formule lapidaire par laquelle, au § 70 des Idées, Husserl caractèrise la phénoménologie comme « science eidétique ». C’est un paradoxe que la fiction soit à la source de la connaissance des idéalités, et il a sans doute, jusqu’ici, été trop peu remarqué.
 Dans le sillage de sa Phénoménologie en esquisses, d’où il ressort que, institué sur le registre de la phantasia, le registre de la fiction est plus large que le registre de l’idéalité, car non a priori discipliné par lui, l’auteur s’est trouvé confronté au problème de savoir comment le registre de l’idéalité s’institue à son tour pour lui-même, sans présupposer qu’il soit toujours déjà donné d’avance. Il s’agissait, autrement dit, d’explorer les motifs phénoménologiques de son institution symbolique en sa structure instrinsèque et spécifique, avec ses nécessités aprioriques.
    Le traitement proposé de ce problème en passe par la reprise en compte – non husserlienne – des schématismes phénoménologiques de phénoménalisation, et par la refonte en profondeur qu’elle implique de la phénoménologie de Husserl, non dans ses analyses concrètes, mais dans son architectonique. Que Husserl ait pu dire ce qu’il a dit, cela tient à une étrange affinité de structure entre l’institution de l’imagination et celle de l’idéalité : si la première s’établit sur la base de la phantasia non schématique, et la seconde sur celle des schématismes, cela signifie que la seconde entraîne avec elle une part de la première. La tradition l’avait déjà compris à sa manière en soutenant qu’il n’y a pas d’intuition de l’idéalité sans schème. La révolution envisagée dans cet ouvrage consiste à tenter de penser l’idéalité depuis le schème et non l’inverse, et à découvrir ses propres prémisses  dans un certain nombre de difficultés rencontrées déjà par Husserl lui-même. Mais elle implique aussi de repenser à nouveaux frais l’énigme des schématismes en phénoménologie.
 

Sommaire.
- Sur la phénoménologie de la jouissance esthétique, de Moritz Geiger

    N’étant pas une doctrine, et n’ayant par conséquent pas à borner d’emblée ses champs d’investigation, la phénoménologie est a priori concernée par tous les domaines touchant au monde et à l’homme. Ceux que la tradition a plus ou moins négligés trouvent alors chez elle une place d’élection : la jouissance est de ceux-là. Il faut dire que le mot même de « jouissance » est déjà de nature à effaroucher les philosophes, plus enclins, on le sait, à la mélancolie qu’à… la jouissance. L’audace, voire même l’aventure – expérience de la plus précieuse rareté en philosophie ! – de Moritz Geiger qui, dès le premier volume du Jahrbuch – les Annales qu’il fonde avec Husserl, Pfänder, Reinach et Scheler – consacre à cette épineuse question une analyse aussi substantielle que raffinée, n’en est que plus admirable car non seulement le Maître, qui n’y était guère porté – il était resté classique, c’est-à-dire kantien, en esthétique –, n’a jamais réfléchi sur ce thème, mais encore le projet même de saisir l’essence de la jouissance, et à l’intérieur de celle-ci, l’essence de la jouissance esthétique, s’avérait particulièrement ambitieux : le fait que Geiger, une fois foulée cette terra nova et son périple bouclé, nous avertisse que « les véritables problèmes de la jouissance esthétique ne font que commencer » n’est à coup sûr pas une coquetterie d’auteur en mal de synthèse, mais bel et bien une mise en garde autant qu’un appel à contribution.
    Dégager de la confusion ordinaire qui assimile jouissance, plaisir et satisfaction, mettre en évidence les moments qui, du côté du vécu, constituent la jouissance, plonger dans l’archaïque d’un vécu, cela ne va pas sans de subtiles distinctions concernant la motivation de la jouissance, les places respectives qu’occupent l’objet et le moi par rapport à elle, son intensité (Geiger dit : sa profondeur), sa relation à son surgeon proprement esthétique : la jouissance prise aux œuvres d’art. Toutes articulations d’un raffinement parfois étourdissant dans l’analyse, mais que la préface de Marc Richir resitue dans la cohérence propre à la démarche de Geiger. Dans celle-ci, mais aussi au regard de deux autres domaines – deux autres continents là encore ! – que sont la temporalisation de la jouissance esthétique et le rapport qu’entretient la jouissance esthétique avec le sublime, tant kantien que phénoménologique.