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Pensées diverses écrites à un docteur de Sorbonne
à l’occasion de la Comete qui parut au mois de decembre 1680


AVIS AU LECTEUR
Il serait inutile d’exposer comment cette lettre m’est tombée entre les mains. Je dirai seulement qu’apres l’avoir leüe avec beaucoup d’attention, j’ay cru qu’elle n’étoit pas indigne de la curiosité du public, et qu’on y trouveroit, je ne sai quoi de nouveau, qui serait fort propre à desabuser entierement ceux qui persistent à s’imaginer, que les Cometes presagent de grands malheurs.
On avoit tant travaillé sur cette matiere, et de tant de biais differens, qu’il ne paroissoit pas possible d’y donner un nouveau tour. Feu Mr. de Salo remarqua fort bien dans le Journal des scavans du 16 Fevrier 1669 qu’on fairoit tant de Discours sur la Comete qui paroissoit en ce tems là, qu’enfin chacun en trouveroit qui lui seroit propre. On en fit pour ceux qui ayment l’Astronomie: on en fit aussi pour ceux qui ne prennent point la peine d’observer le Ciel, et qui ont pourtant de la curiosite pour les nonveautes qui s’y passent. Les Physiciens se mirent de la partie: les Beaux Esprils s’en melerent en faveur des Dames qui leur demandoient ce qu’il faloit penser de tout cela. Ravis d’une si belle occasion de faire paroitre, que leur talent ne se bornoit pas de faire des vers, et des billets doux, ils trancherent des Philosophes, sans oublier pourtant qu’ils avoient à faire au beau sexe, à qui on ne doit rien presenter, qui ne sente son homme du monde. Cest pourquoi ils firent des efforts incroyables, pour egayer la matiere, et pour la tourner galamment. Il y en eut qui n’y reussirent pas trop bien; mais ce ne fut pas faute de bonne volonté, ils eurent bonne envie de plaire, et d’instruire en meme tems. Le mal est que la Republique des Lettres n’est pas un pays où l’on se contente des bonnes intentions. Les Rieurs pour qui toutes choses sont de bonne prise, ne manquerent pas de plaisanter sur les Cometes, et sur les imaginations bizarres des Philosophes, et sur les terreurs paniques du Peuple; on vit des Dissertations de cet air là. Les Astrologues, de leur côté, ne manquerent pas de publier des predictions raisonnées à leur maniere. La Comedie, qui se vante d’étre le souverain remede des maladies de l’esprit, s’est enfin mise sur les rangs, et a joué les Cometes avec la meme liberté, qu’elle joue les autres choses. Qui croiroit apres cela qu’on ne se fust pas accommodé à toute sorte de gouts et qu’on ne fust pas entré dans tous les expediens capables de mettre le monde à la raison sur ce sujet ?
Il est pourtant vrai que le plus grand coup restoit à faire, et c’est celui que l’Auteur de cette Dissertation a entrepris. Il y a un tres grand nombre de bonnes ames à qui les raisonnemens les plus subtils et les plus solides des Philosophes, sont aussi suspects que les enjouemens de la Comedie. Il n’y a rien (disent-elles) qu’on ne puisse tourner en ridicule, et fort souvent la verité se trouve plus propre à y étre tournée que l’erreur. Pourquoi donc croirions nous que tout ce que l’on dit ordinairement, sur les presages des Cometes, sont des imaginations chymeriques, sous pretexte que les Comediens en ont diverti le monde? Le meme Auteur qui plaisante sur notre pretendue credulité, ne fairoit il pas bien, s’il vouloit, une aussi agreable Comedie sur l’incredulité des esprits forts ? Pour ce qui est des Philosophes, ne sait on pas qu’ils prennent à tache de reduire tout à la Nature, et qu’ils affectent de se distinguer, par un caractere d’esprit, opposé à celui qui prend volontiers les choses, pour des faveurs particulieres de la Providence de Dieu ? Laissons les donc pousser tant qu’il leur plaira, des raisonnemens difficiles à comprendre contre les pronostics des Cometes, et demeurons à notre bien heureuse simplicité, qui nous fait avoir des sentimens plus favorables à la bonté et à la misericorde de Dieu.
Qu’on raisonne de son mieux avec des gens preoccupés de ces pensees, on n’y gagnera jamais rien. Plus vos raisons de Philosophie seront convaincantes, plus s’imaginera-t’on que ce sont des sublilités inventées à plaisir, pour se jouer de la verité, et pour embarrasser les bonnes Ames. Non seulement ce sont les pensées d’une infinité de bonnes Ames, mais aussi d’une tres grande quantité de gens, qui ne sont ni Devots, ni entetés de l’Astrologie: qui rient dans l’occasion, qui se divertissent à voir tourner tout en ridicule sur le Theatre, mais qui ne croyent pas que pour cela les choses soient ridicules en elles-memes: qui d’ailleurs se persuadent qu’en se soumettant, en depit de la Philosophie, à une opinion, qui établit egalement le soin que Dieu a de chatier les Pecheurs, et celui qu’il a de les appeller à la repentance, ils font une chose qui leur tiendra lieu de vertu.
L’Auteur de cette lettre a sans doute fait reflexion sur cecy plus d’une fois, puis qu’on voit que le fort de ses raisons est destiné à combatre ceux qui pretendent se faire un merite devant Dieu, de ce qu’ils ne deferent pas en cecy, aux lumieres de la Philosophie. Comme c’est là leur fort, et leur principale ressource, l’Auteur ne pouvoit mieux faire que de les en debusquer: et l’on peut dire qu’il n’y a point de chemin plus droit ni plus seur, pour aller à eux avec avantage, que de leur montrer, comme il a fait, que leur Prejugé choque la Nature de Dieu dans ses plus nobles attributs. J’ay bieu Ieu de livres: mais je n’avois pas encore veu qu’on se fust avisé d’attaquer les erreurs populaires par cet endroit là, qui est proprement le jugulum causae, et le veritable moyen d’abreger cette controverse. Car comme il n’y a rien de pIus propre à multiplier les incidens d’un proces, que de contester sur la validité d’un Acte, c’est avoir beaucoup gagné que de convenir que l’on s’en tiendra à ce que portent les termes de l’Acte. Vous voulez qu’on mette la Philosophie à part, et qu’on ne juge des presages des Cometes que sur les idées que la Theologie nous donne de la bonté, et de la sagesse de Dieu. Si on vous dispute votre pretention, vous vous batrez toute votre vie sur un Incident, jamais vous n’aurez terminé la question, s’il faut juger du fond de l’affaire par la Philosophie ou par la Theologie. Mais si on vous accorde votre pretention, vous voilà en termes d’accommodement, ou du moins voilà un fort long embarras de Preliminaires oté.
Or c’est ce que fait cet Auteur, puis qu’il ne demande point d’autre Juge que la Theologie, et qu’il veut bien se servir contre les presages de la Comete, des memes armes de la pieté et de la Religion, desquelles on s’est servi jusqu’icy en faveur de ces presages.
Je dis la même chose pour l’autre grand retranchement de l’opinion publique, c’est-a-dire l’experience, dont on se glorifie beaucoup. Faites voir par des exemples, et par des raisons solides, que deux choses peuvent aller ensemble, sans que l’une soit la cause ou Ie signe de l’autre, à peine vous ecoutera-t’on. Si vous pressez les gens de vous repondre, ils vous diront, qu’il paroit bien que vous avez etudié, et que vous seriez capable avec vos souplesses de Rhetorique, et de Philosophie de prouver que le blanc est noir, mais que pour eux qui ne se piquent pas de tant d’esprit, ils ne vont pas chercher tant de detours, qu’ils s’en tiennent à l’experience. He bien, leur dit cet Auteur, tenons nous y, ne disputons plus sur l’autorité de l’experience; voyons seulement si elle fait pour vous, ou contre vous, je pretens qu’elle ne fait point pour vous. C’est ainsi qu’il met ses Adversaires hors des gonds, et c’est ce qu’on appelle, batre les gens jusques dans leur propre fumier.
Ces manieres m’ont fait concevoir bonne opinion de I’Auteur, et j’ay cru facilement qu’un homme qui savoit si bien trouver le point de veüe, et le noeud d’une difficulté, meritoit bien que l’ou publiast son ouvrage. Si j’avais eu l’honneur de le connoitre, j’aurais pris la liberté de lui donner quelques avis, avant que de le faire imprimer. Je l’eusse exhorté à retoucher sa Dissertation, à se permettre moins d’ecarts, à serrer un peu son stile, et ses pensées, car il reconnoit lui-même qu’il se donne beaucoup de liberté, parce qu’il n’ecrit que pour un Ami. Mais ne sachant à qui m’adresser, je l’ay peu l’exhorter à rien. Sur cela j’ay été en balance quelque tems. Enfin je me suis determiné à publier cette Lettre, apres avoir meurement consideré, que toutes les digressions de l’Auteur sont instructives, curieuses, et divertissantes; qu’il y en a qui contiennent une morale fort fine, et fort sensée; qu’à la reserve de quelques esprits Geometres, pour lesquels cet ouvrage n’est point ecrit, les Lecteurs ne sont pas fachez qu’on les promeine de lieu en lieu, pourveu qu’à l’exemple de cet Auteur, on les instruise en chemin faisant, et qu’on les rameine au lieu d’où on les avoit ecartez. Combien y a-t’il de gens d’esprit, qui s’ennuyent à la lecture d’un ouvrage, qui resserre leur imagination en le tenant toujours appliquée sur un même sujet? Qui est-ce qui n’ayme la diversité? Quel plus grand charme qu’une Episode bien prattiquée ? J’ay donc cru enfin que les digressions fairoient plus de bien à cet ouvrage que de tort, et que le Lecteur qui se verroit toujours servi de quelque trait d’histoire curieux, ou de quelque Reflexion de bon gout (non publici saporis) ne regretterait pas d’avoir perdu de veüe la Comete, de tems en tems. Je ne sai même si cet ouvrage n’aura pas une destinée semblable à celle du Satyre et de la perdris de Protogene. Le Satyre étoit proprement ce que le Peintre avoit eu en veue, la perdris n’étoit qu’un accessoire: cependant les Connoisseurs s’arretoient si fort sur la perdris, qu’ils ne regardoient presque point le Satyre. Il pourra bien arriver aussi que ceux qui liront cette Lettre, trouvant dans les digressions je ne sais quoi de plus vif, de plus libre, de plus singulier, ne fairont cas de l’ouvrage, qu’à cause de ce qui y est hors d’oeuvre.
Je sai bien qu’on me dira qu’il y a dans cette Lettre quelques passages, qu’on trouve en une infinité d’autres livres: mais ce n’est pas une affaire. Car outre que la nouvelle application d’un passage le peut faire passer pour une nouvelle pensée, et qu’il faudrait condamner presque toutes les citations, si on rejettoit comme des citations de contrebande, celles qui ont été dejà faites; outre cela, dis-je, il faut considerer que c’est icy un de ces livres, qui sont faits pour le Peuple, et pour ceux qui ne font pas profession d’etudier. On sait que les personnes de cet ordre n’ayant pas beaucoup de lecture pour l’ordinaire, voyent pour la première fois, quand ils se donnent la peine de lire un livre, les histoires les plus rebatues dont ce livre fait mention. Ainsi on peut s’assurer, qu’il y a tel passage dans cette lettre, qui se trouve en mille autres lieux, qui ne viendra pourtant à la connaissance de ceux qui liront ce livre, que par le moyen de ce livre, et peut être n’y viendrait il jamais, si ce livre n’en eust fait mention.
Ceux qui blament les Auteurs qui redisent ce que les autres ont dejà publié, ne sont pas toujours fort raisonnables. Car que deviendroient tant d’honnêtes gens curieux, qui pour rien du monde ne liroient un vieux livre François; qui ne savent ni Grec, ni Latin, et qui ne lisent que des livres fraichement sortis de dessous la presse, si on n’osoit avancer aucune chose de ce qui a deja été imprimé il y a 20, 30, 50, 80 ou 100 ans? N’est-il pas vrai que ces Messieurs là qui meritent tant que les personnes d’etude travaillent pour eux, seroient reduits à la necessité d’ignorer une infinité de pensées et d’actions tres remarquables ? Il faut considerer de plus, que si un Auteur n’osoit parler d’une chose des qu’un autre en auroit deja parlé, il arriveroit necessairement qu’il faudroit ou ignorer presque tout ce qu’il y a de beau, ou acheter tout ce qui s’est jamais imprimé, ce qui est au-dessus des forces de la plus part des Curieux. Outre que les matieres dont on traiteroit seroient denuées de mille beautez, et de mille preuves dont on les illustre, en ramassant des choses qui sont repandues en une infinité de livres. Apres tout il faut prendre garde, qu’on ne fait pas imprimer des livres, pour apprendre aux scavans de la volée d’un Scaliger, d’un Saumaise, d’un P. Sirmond, des secrets dont ils n’ayent jamais oui parler: si cela étoit on aurait tort de se servir de citations. Mais ce n’est pas pour eux qu’on fait des livres, c’est à eux à en faire pour les autres: on en fait pour les Demi-Scavans, et pour les Ignorans qui passent quelques heures à lire, afin d’apprendre quelque chose dans leur loisir, ou en cherchant à se desennuyer, ou en se delassant des occupations que leurs charges, ou leur naissance leur imposent. Et pour ceux là qui doute qu’il ne soit permis de se servir du travail d’autrui, pourveu qu’on ne s’approprie point la gloire de l’invention ?
Quoi qu’il en soit des Auteurs qui se copient les uns les autres, dont je ne pretens pas faire ici l’Apologie (car on verra bien tôt que cet Ecrit n’est pas de ce genre là) je ne croi pas qu’il y ait personne qui ne m’avoüe, que quand on fait un livre à I’usage de toute sorte de gens, comme est celui cy, et sur un sujet comme des Cometes, dont tout le monde est fort curieux de s’instruire, principalement lors qu’il en parait, ou qu’il en a paru depuis peu, il n’y a point de danger de le parsemer de quelques traits Historiques, car plus il est chargé d’érudition, plus aussi apprend il des choses à un nombre infini de gens, dont la curiosité est excitée, par le sujet et par la qualité de l’ouvrage. Ceux qui écrivent en Astronomes sur les Cometes ne pourroient pas se defendre par les mêmes raisons, s’ils s’amusoient à citer quelques histoires, parce que leurs livres sont si difficiles, et si pleins de cercles, et d’autres figures, qu’ils font peur à ceux qui ne sont pas du métier. On a evité toutes ces epines dans cette Lettre, et à peine y a-t’il quelque chose que les Dames ne puissent comprendre assez aisement. Ce qui n’empeche pas qu’il n’y ait quantité de choses pour les sçavans, et en general une agreable diversité capable ou d’instruire, ou de toucher, ou de faire naitre de nouvelles idées, de quelque profession que l’on soit. J’espere donc que le public approuvera le dessein que j’ay fait de faire imprimer cette piece.
Mais j’ay été confirmé dans ce même dessein par une raison bien plus forte. J’ay seu de bonne part que le Docteur de Sorbonne à qui cette Lettre a été ecritte y prepare une reponse fort exacte et fort travaillée. Il serait fort à craindre veu son indifference pour la qualité d’Auteur, qu’il ne se contentast de travailler pour son Ami, si on ne l’engageroit en publiant la lettre qu’il en a receüe, à faire part au public des belles et savantes reflexions qu’il aura faites sur des points considerables; comme sont la conduite de la Providence à l’égard des anciens Payens: la question, si Dieu a fait des miracles parmi eux, quoi qu’il seust qu’ils en deviendraient plus Idolatres: la question, si Dieu a quelquefois etabli des presages parmi les Infideles: la question, si un effet purement naturel peut étre un presage asseuré d’un evenement contingent: la question, si l’Atheisme est pire que l’idolâtrie, et s’il est une source necessaire de toute sorte de crimes: la question, si Dieu pouvait aymer mieux que le monde fust sans la connaissance d’un Dieu, qu’engagé dans le culte abominable des Idoles, et plusieurs autres sur lesquelles un grand et savant theologien comme celui là, peut avoir des pensées tres intstructives, et tres dignes de voir le jour.
Je m’estimerai fort heureux si je puis étre cause que le public, âpres avoir veu par mon moyen les reflexions de l’Auteur de cet onvrage, sur ces belles matieres, voye aussi celles du Docteur tant sur les memes matieres, que sur les pensées de l’Auteur. On ne connoit jamais bien la valeur d’un Paradoxe, qu’âpres que plusieurs scavans personnages ont traité le pour et le contre[1].
Il est vrai aussi quelquefois qu’on la connoit moins âpres cela. On n’y perd pas tout pourtant, car on connoit au moins les diverses veües de ceux qui en ont parlé, ce qui augmente l’etendue de notre esprit.
Si cet Ouvrage avoit le bonheur de deraciner entierement de l’esprit du Peuple, la peur qu’il a des Comètes, je ne m’en fairois pas un cas de conscience, quoi que je ne sois pas du sentiment de l’Auteur, et ce qu’il dit, qu’il ne faut jamais faire quartier au mensonge; car je tiens au contraire qu’il y a des opinions fausses, que l’on ne doit pas tacher de détruire, lors qu’elles servent d’un puissant motif à la piété, et qu’on n’en abuse pas pour des profits sordides et frauduleux. D’ou vient donc que je travaille à la destruction de celle cy, dont l’avarice de personne nc peut abuser? C’est parce que j’ay remarqué qu’elle est absolumemt inutile pour la reformation des moeurs. Je n’ay pas pris garde que depuis que la comete a paru, les Belles ayent eu moins d’envie d’avoir des Galans, et que celles qui aimoient à s’ajuster de l’air le plus propre à les faire paroitre jolies, ayent eu moins de soin de s’ajuster: les unes et les autres s’en laissoient conter comme de coutume, jusques sur les lieux ou elles alloient contempler cette terrible et menaceante Comete. Je n’ay pas pris garde que ceux qui joüoient, ou qui allaient au Cabaret, etc., y aient renoncé depuis l’apparition de ce nouvel astre. Personne, que je sache, n’a diminué son train afin d’avoir de quoi nourrir plus de pauvres. Si quelques uns se sont reduits à moins de dépense, afin de sauver une Terre qu’on allait leur mettre en décret, je loue leur oeconomie, mais ils me permettront de croire qu’ils n’ont pas fait un acte de penitence, par la crainte des jugemens de Dieu denoncez par la comete. Ainsi l’on peut desabuser le monde, de ses erreurs à I’egard de la Comete, sans faire aucun préjudice à la Morale.
Je ne voudrois point d’autre raison pour dégrader les cometes de la qualité de signes de la colere de Dieu, que de dire que ce sont des signes qui ne menacent que d’une facon vague et confuse, qui n’est à produire aurune veritable conversion, car un mal qu’on voit en eloignement, ou par conjecture ne change pas notre conduite, comme il paroit par l’exemple des jeunes gens, qui savent qu’ils mourront un jour, ou qui songent qu’ils mourront peut étre dans peu de tems. En sont ils pour cela plus prets à mortifier leurs passions ?
Enfin, pour ne rien dissimuler, je confesse qu’ayant veu dans les manieres de l’Auteur, cet air libre que l’on se donne quand on ecrit à un Ami, mais non pas quand on veut se faire imprimer; je me suis fait une secrette joye de produire aux yeux du Public un Ouvrage qui representast naïvement les sentimens de son Auteur. Il est rare d’en voir de cette nature. Ceux qui ecrivent dans la veüe de publier leurs pensées s’accommodent au tems, et trahissent en mille rencontres le jugement qu’ils forment des choses. Je me suis rencontré diverses fois pendant mes voyages avec des Autheurs qui avoient pension de l’État, ou qui travailloient pour en avoir, et qui avoient publié plusieurs beaux eloges du Gouvernement et des Ministres. Je n’avois garde de me demasquer en leur presence, et je ne disois pas un mot sans y avoir pensé plus d’une fois, craignant qu’il ne m’echappast quelque terme de liberté, dont ils me fissent un crime de felonie. Mais je m’appercevois en peu de tems, qu’ils se donnoient eux-memes la plus grande licence du monde, et j’étois tout surpris qu’au lieu de trouver un Auteur, je tronvois un homme qui parlait comme les apôtres. Mr. Pascal a raison de dire qu’il y a des gens quai masquent toute la nature[2]. Il n’y a point de Roy parmi eux, mais un Auguste Monarque, point de Paris, mais une Capitale du Royaume. Ils sont toujours guindez jusques dans le discours familier, de sorte qu’au lieu qu’on croyait trouver un homme, l’on est tout etonne de rencontrer un Auteur. Mais il arrive aussi quelquefois, qu’au lieu qu’on croyait trouver un Auteur, l’on est tout etonné de trouver un homme qui a oublié les flateriez dont il a regalé les Puissances, et qui parle tout autrement qu’il n’ecrit. C’est pourquoi pour la rareté du fait, je n’ay pas voulu laisser echaper cette occasion de publier un livre ou l’on parle comme l’on pense, d’autant plus que cet Auteur ayant ecrit sans aucune raison d’intérêt, et sans menager tout le monde, a revêtu, pour ainsi dire, les loüanges magnifiques qu’il donne au Roy, du caractere qui fait le veritable prix d’un Eloge. Cette circonstance suffiroit à un bon François comme moi, pour procurer l’impression d’un livre.
LE LIBRAIRE AU LECTEUR
Ceux qui se souviendront de la Lettre à M.L.A.D.C. Docteur de Sorbonne, contre les presages des Cometes, remarqueront bien-tôt en lisant ce livre-ci, que ce n’est qu’une nouvelle edition de l’autre. Mais il est bon qu’ils sachent, que cette nuvelle edition a été faite sur une Copie plus correcte, et plus ample que la precedente, et que le soin qu’on a pris de diviser cet Ouvrage en beancoup plus de Sections, qu’il étoit auparavant, fait esperer que les lecteurs prefereront cette seconde edition à la premiere, parce qu’ils pourront se reposer où ils voudront, et commencer où ils voudront, sans etre obligez d’attendre, où de chercher long-tems quelque bout.
Outre cela, l’on a pris la peine de traduire en François les passages latins qui étoient dans la premiere edition; et par ce moyen on croit avoir mis l’ouvrage en état d’etre plus agreable à une infinité d’honnêtes gens, et de personnes d’esprit.
Ceux qui trouveront etrange, que l’on ait parlé de certaines choses comme si elles étoient nouvelles, quoi qu’elles ne le soient pas, et qu’on n’ait rien dit d’une infinité d’evenemes remarquables qui sont nouveaux effectivement, sont priez de remarquer, que la datte qui est à la fin du livre repond à toutes ces difficultez.
J’eusse bien souhaité, qu’au lieu d’une Copie du mois d’octobre 1681, on eust donné à imprimer une autre dattée du mois de Septembre 1683. Car je ne doute pas qu’il n’y eust eu bien des digressions qui eussent eu du raport à ce qui s’est fait dans l’Europe ces deux dernieres années, et qui auroient fait valoir le livre: mais je n’ai peu avoir autre chose que ce que je donne présentement. Je souhaite que le Lecteur en soit satisfait.
Achevé d’imprimer le 2. Septembre, 1683.

NOTES
[1] Sic et credibiliora erunt quae dicentur, si prius disputantium momenta recte expenderimus. Arist., de coelo, l. I, c. 10. [+ same quotation in Greek]
[2] Dans ses Pensées diverses.
 
 
 

PENSÉES DIVERSES ÉCRITES A UN DOCTEUR DE SORBONNE
à l’occasion de la Comete qui parut au mois de decembre 1680

I
Occasion de l’Ouvrage.
Vous aviez raison, Monsieur, de m’écrire que ceux qui n’avaient pas eu la commodité de voir la Comete, pendant qu’elle paraissait avant le jour, sur la fin de Novembre et au commencement de Decembre, n’attendraient pas longtems à la voir à une heure plus commode; car en effet, elle a commencé à reparoitre le 22 du mois passé, dés l’entrée de la nuit; mais je doute fort que vous ayez eu raison de m’exhorter à vous écrire tout ce que je penserois sur cette matiere, et de me promettre une repense fort exacte à tout ce que je vous en ecrirois. Cela va plus loin que vous n’avez cru: je ne sai ce que c’est que de mediter regulierement sur une chose: je prens le change fort aisement: je m’écarte trés-souvent de mon sujet: je saute dans des lieux dont on aurait bien de la peine à deviner les chemins, et je suis fort propre à faire perdre patience à un Docteur qui veut de la methode et de la régularité partout. C’est pourquoi, Monsieur, pensez y bien: songez plus d’une fois à la proposition que vous m’avez faite. Je vous donne quinze jours de terme pour prendre votre derniere résolution. Cet avis et les voeux que je fais pour votre prosperité dans ce renouvellement d’année sont toutes les etreines que vous aurez de moi pour le coup.
Je suis votre, etc.
A.., le 1 de janvier 1681.

II
Puis qu’après y avoir bien pensé, vous persistez à vouloir que je vous communique les pensées qui me viendront dans l’esprit en meditant sur la nature des Cometes, et à vous engager à les examiner regulierement, il faut se resoudre à vous écrire. Mais vous souffrirez, s’il vous plait, que je le fasse à mes heures de loisir et avec toute sorte de liberté, selon que les choses se présenteront à ma pensée. Car pour ce plan que vous souhaitteriez que je fisse dés le commencement, et que vous voudriez que je suivisse de point en point, je vous prie, Monsieur, de ne vous y attendre pas. Cela est bon pour des Auteurs de profession qui doivent avoir des veües suivies et bien compassées. Ils font bien de faire d’abord un projet, de le diviser en livres et en chapitres, de se former une idée generale de chaque chapitre et de ne travailler que sur ces idées là. Mais pour moi qui ne pretens pas à la qualite d’Auteur, je ne m’assujettirai point, s’il vous plait, à cette sorte de servitude. Je vous ai dit mes manieres: vous avez eu le tems d’examiner si elles vous accommoderaient: âpres cela si vous vous en trouvez accablé, ne m’en imputez point la faute, vous l’avez ainsi voulu. Commençons.

III
Que les presages des Cometes ne sont appuyés
d’aucune bonne raison.
J’entens raisonner tous les jours plusieurs personnes sur la nature des Cometes, et quoi que je ne sois Astronome ni d’affect ni de profession, je ne laisse pas d’étudier soigneusement tout ce que les plus habiles ont publié sur cette matiere, mais il faut que je vous avoue, Monsieur, que rien ne m’en parait convaincant, que ce qu’ils disent contre l’erreur du peuple, qui veut que les Cometes menacent le Monde d’une infinité de désolations.
C’est ce qui fait que je ne puis pas comprendre comment un aussi grand Docteur que vous qui, pour avoir seulement predit au vray le retour de notre Comete, devrait étre convaincu que ce sont des corps sujets aux loix ordinaires de la nature et non pas des prodiges, qui ne suivent aucune regle, s’est neantmoins laissé entrainer au torrent et s’imagine avec le reste du monde, malgré les raisons du petit nombre choisi, que les Cometes sont comme des Herauts d’armes qui viennent declarer la guerre au genre humain de la part de Dieu. Si vous étiez Predicateur, je vous le pardonnerais, parce que ces sortes de pensées étant naturellement fort propres à étre revetues des plus pompeux et des plus pathétiques ornemens de l’éloquence, font beaucoup plus d’honneur à celui qui les debite et beaucoup plus d’impression sur la conscience des Auditeurs, que cent autres propositions prouvées demonstrativement. Mais je ne puis goûter qu’un Docteur qui n’a rien à persuader au Peuple et qui ne doit nourrir son esprit que de raison toute pure, ait en cecy des sentimens si mal soutenus et se paye de tradition et de passages des Poetes et des Historiens.

IV
De l’autorité des Poëtes.
Il n’est pas possible d’avoir un plus mechant fondement. Car, pour commencer par les Poëtes, vous n’ignorez pas, Monsieur, qu’ils sont si entêtez de parsemer leurs Ouvrages de plusieurs descriptions pompeuses, comme sont celles des prodiges et de donner du merveilleux aux aventures de leurs Heros, que pour arriver à leurs fins ils supposent mille choses étonnantes. Ainsi bien loin de croire sur leur parole que le bouleversement de la Republique Romaine ait été l’effect de deux ou trois Cometes, je ne croirais pas seulement, si d’autres qu’eux ne le disaient, qu’il en ait paru en ce tems là. Car enfin il faut s’imaginer qu’un homme qui s’est mis dans l’esprit de faire un poëme s’est emparé de toute la Nature en même temps. Le Ciel et la Terre n’agissent plus que par son ordre; il arrive des Eclipses ou des Naufrages si bon lui semble; tous les Elements se remuent selon qu’il le trouve à propos. On voit des armées dans l’air et des Monstres sur la terre tout autant qu’il en veut; les Anges et les Démons paraissent toutes les fois qu’il l’ordonne; les Dieux mêmes montez sur des machines se tiennent prêts pour fournir à ses besoins et comme, sur toutes choses, il luy faut des Cometes à cause du prejugé ou l’on est à leur égard, s’il s’en trouve de toutes faites dans l’Histoire, il s’en saisit à propos; s’il n’en trouve pas, il en fait lui même et leur donne la couleur et la figure la plus capable de faire paroitre que le Ciel s’est interessé d’une maniere tres distinguée dans l’affaire dont il est question. Apres cela qui ne rirait de voir un tres grand nombre de gens d’esprit ne donner, pour toute preuve de la malignité de ces nouveaux Astres, que le terris mutantent regna Cometen de Lucain; le regnorum eversor, rubuit lethale Cometes de Silius Italicus; le nec diri toties arsere Cometae de Virgile; le nunquam terris spectatum impune Cometen de Claudien et semblables beaux dictons des Anciens Poëtes ?

V
De l’autorité des Historiens.
Pour ce qui est des Historiens, j’avoue qu’ils ne se donnent pas la liberté de supposer ainsi des Phenomènes extraordinaires. Mais il paroit dans la pluspart une si grande envie de reporter tous les miracles et toutes les visions que la credulité des Peuples a autorisées, qu’il ne serait pas de la prudence de croire tout ce qu’ils nous debitent en ce genre là. Je ne sai s’ils croyent que leurs Histoires paroitroient trop simples, s’ils ne meloient aux choses arrivées selon le cours du monde quantité de prodiges et d’accidens surnaturels; ou s’ils esperent que par cette sorte d’assaisonnemens qui reviennent fort au goût naturel de l’homme, ils tiendront toujours en haleine leur Lecteur, en lui fournissant toujours de quoi admirer; ou bien s’ils se persuadent que la rencontre de ces coups miraculeux signalera leur Histoire dans le temps à venir; mais, quoi qu’il en soit, on ne peut nier que les Historiens ne se plaisent[1] extrêmement à compiler tout ce qui sent le miracle. Tite-Live nous en fournit une forte preuve, car quoi que ce fust un homme de grand sens et d’un genie fort elevé et qu’il nous ait laissé une Histoire fort approchante de la perfection, il est tombé neantmoins dans le defaut de nous laisser une compilation insupportable de tous les prodiges ridicules que la superstition Payenne croyoit qui devaient étre expiez, ce qui fut cause, à ce que disent[2] quelques uns, que ses ouvrages furent condamnés au feu par le Pape St Grégoire. Quel desordre ne voit on pas dans ces grands et immenses Volumes, qui contiennent les Annales de tous les differens Ordres de nos Moines, où il semble qu’on ait pris plaisir d’entasser sans jugement et par la seule envie de satisfaire l’émulation ou plutot la jalousie, que ces Societez ont les unes contre les autres, tout ce que l’on peut concevoir de miracles chymeriques ? Ce qui soit dit entre nous, Monsieur, car vous savez bien que pour ne pas scandaliser le Peuple, ni irriter ces bons Peres, il ne faut pas publier les defauts de leurs Annales, nous contentant de ne les point lire.
Je m’etonne[3] que ceux qui nous parlent tant de la sympathie qu’il y a entre la Poesie et l’Histoire, qui nous asseurent sur la foy de Cicéron et de Quintilien que l’Histoire est une Poesie libre de la servitude de la versification, et sur le témoignage de Lucien que le vaisseau de l’Histoire sera pesant et sans mouvement, si le vent de la Poesie ne remplit ses voiles; qui nous disent qu’il faut étre Poete pour étre Historien et que la descente de la Poesie à l’Histoire est presque insensible, quoi que personne n’ait entrepris jusques icy de passer de l’une à l’autre, je m’étonne, dis-je, que ceux qui nous apprennent tant de belles choses, sans savoir[4] qu’Agathias a été successivement Poete et Historien et qu’il a cru par là ne faire autre chose que de traverser d’une patrie en une patrie, n’ayant pas appréhendé de fournir un beau pretexte aux Critiques, de reprocher aux Historiens qu’en effet ils ont une sympathie merveilleuse avec les Poetes et qu’ils ayment aussi bien qu’eux à rapporter des prodiges et des fictions. Heureux ces deux excellens Poetes, qui travaillent à l’Histoire de Louis le Grand, toute remplie de prodiges effectifs, car sans donner dans la fiction ils peuvent satisfaire l’envie dominante qui possede les Poetes et les Historiens de raconter des choses extraordinaires !
Avec tout cela, Monsieur, je ne suis pas d’avis que l’on chicane l’autorité des Historiens; je consens que sans avoir égard à leur crédulité, on croye qu’il a paru des Cometes tout autant qu’ils en marquent et qu’il est arrivé, dans les années qui ont suivi l’apparition des Cometes, tout autant de malheurs qu’ils nous en raportent. Je donne les mains à tout cela: mais aussi c’est tout ce que je vous accorde et tout ce que vous devez raisonnablement pretendre. Voyons maintenant à quoi aboutira tout cecy. Je vous defie avec toute votre subtilité d’en conclurre, que les Cometes ont été ou la cause ou le signe des malheurs qui ont suivi leur apparition. Ainsi les témoignages des Historiens se reduisent à prouver uniquement qu’il a paru des Cometes et qu’en suitte il y a bien eu des desordres dans le monde; ce qui est bien éloigné de prouver que l’une de ces deux choses est la cause ou le pronostic de l’autre, à moins qu’on ne veuille qu’il soit permis à une femme qui ne met jamais la tète à sa fenetre, à la rue Saint Honoré, sans voir passer des Carrosses, de s’imaginer qu’elle est la cause pourquoi ces Carrosses passent, ou du moins qu’elle doit étre un presage à tout le quartier, en se montrant à sa fenêtre, qu’il passera bien tôt des Carrosses.

VI
Que les Historiens se plaisent fort aux digressions.
Vous me direz sans doute que les Historiens remarquent positivement que les Cometes ont été les signes ou même les causes des ravages qui les ont suivies et par conséquent que leur autorité va bien plus loin que je ne dis. Point du tout, Monsieur, il se peut faire qu’ils ont remarqué ce que vous dites, car ils aiment fort à faire des reflexions et ils poussent quelquefois si loin la moralité, qu’un Lecteur, mal satisfait de les voir interrompre le fil de l’histoire, leur dirait volontiers, s’il les tenait, riservate questo per la predica. L’envie de paroitre savans, jusques dans les choses qui ne sont pas de leur metier, leur fait aussi faire quelquefois des digressions trés mal entendues; comme quand Ammian Marcellin[5], à l’occasion d’un tremblement de terre qui arriva sous l’Empire de Constantius, nous debite tout son Aristote et tout son Anaxagoras; raisonne à perte de veüe; cite des Poetes et des Théologiens, et à l’occasion d’une éclipse de soleil arrivée sous le meme Constantius, se jette[6] à corps perdu dans les secrets de l’Astronomie, fait des leçons sur Ptolomée et s’écarte jusques à philosopher sur la cause des parelies. Mais il ne s’ensuit pas pour cela que les remarques des Historiens doivent autoriser l’opinion commune, parce qu’elles ne sont pas sur des choses qui soient du ressort de l’historien. S’il s’agissait d’un Conseil d’Etat, d’une Negociation de paix, d’une bataille, d’un siege de ville, etc., le temoignage de l’Histoire pourrait étre decisif, parce qu’il se peut faire que les Historiens ayent fouillé dans les Archives et dans les instructions les plus secretes et puisé dans les plus pures sources de la verité des faits. Mais s’agissant de l’influence des Astres, et des ressorts invisibles de la nature, Messieurs les Historiens n’ont plus aucun caractere autorisant et ne doivent étre plus regardez que comme un simple particulier qui hazarde sa conjecture, de laquelle il faut faire cas selon le degré de connaissance que son Autheur s’est acquis dans la Physique. Or, sur ce pied là, Monsieur, avouez moi que le temoignage des Historiens se reduit à bien peu de chose, parce qu’ordinairement ils sont fort méchants Physiciens.

VII
De l’autorité de la Tradition.
Apres ce que je viens de dire, il serait superflu de refuter en particulier le prejugé de la Tradition, car il est visible que si la prevention où l’on est de tems immemorial, sur le chapitre des Cometes, peut avoir quelque fondement legitime, il consiste tout entier dans le temoignage que les Histoires et les autres livres ont rendu sur cela dans tous les siècles: de sorte que si ce temoignage ne doit être d’aucune considération, comme je l’ay justifié et comme il paroitra encore davantage par ce qui me reste à dire, il ne faut plus faire aucun conte de la multitude des suffrages qui sont fondez là dessus.
Que ne pouvons nous voir ce qui se passe dans l’esprit des hommes lorsqu’ils choisissent une opinion! Je suis seur que si cela étoit, nous reduirions le suffrage d’une infinité de gens à l’autorité de deux ou trois personnes, qui ayant debité une Doctrine que l’on supposait qu’ils avoient examinée à fond, l’ont persuadée à plusieurs autres par le prejugé de leur merite et ceux cy à plusieurs autres, qui ont trouvé mieux leur conte, pour leur paresse naturelle, à croire tout d’un coup ce qu’on leur disoit qu’à l’examiner soigneusement[7]. De sorte que le nombre des sectateurs credules et paresseux s’augmentant de jour en jour a été un nouvel engagement aux autres hommes de se delivrer de la peine d’examiner une opinion qu’ils voyoient si generale et qu’ils se persuadoient bonnement n’étre devenue telle que par la solidité des raisons desquelles on s’était servi d’abord pour l’établir; et enfin on s’est veu reduit à la necessité de croire ce que tout le monde croyoit, de peur de passer pour un factieux qui veut lui seul en savoir plus que tous les autres et contredire la venerable Antiquité; si bien qu’il y a eu du merite à n’examiner plus rien et à s’en reporter à la Tradition. Jugez vous même si cent millions d’hommes engagez dans quelque sentiment, de la maniere que je viens de représenter, peuvent le rendre probable et si tout le grand prejugé qui s’éleve sur la multitude de tant de sectateurs ne doit pas etre reduit, faisant justice à chaque chose, à l’autorité de deux ou trois personnes qui apparemment ont examiné ce qu’ils enseignaient. Souvenez vous, Monsieur, de certaines opinions fabuleuses à qui l’on a donné la chasse dans ces derniers tems, de quelque grand nombre de temoins qu’elles fussent appuyées, parce qu’on a fait voir que ces temoins s’étant copiez les uns les autres, sans autrement examiner ce qu’ils citoient, ne devoient étre contez que pour un, et sur ce pied là concluez qu’encore que plusieurs nations et plusieurs siecles s’accordent à accuser les Cometes de tous les desastres qui arrivent dans le monde âpres leur apparition, ce n’est pourtant pas un sentiment d’une plus grande probabilité que s’il n’y avoit que sept ou huit personnes qui en sussent, parce qu’il n’y a gueres d’avantage de gens qui croyent ou qui ayent cru cela, âpres l’avoir bien examiné sur des principes de Philosophie.

VIII
Pourquoi on ne parle point de l’autorite des philosophes.
Au reste, Monsieur, voulez vous savoir pourquoy je n’ay pas mis en ligne de conte l’authorité des Philosophes, aussi bien que telle des Poètes et des Historiens: c’est parce que je suis persuadé que si le temoignage des Philosophes a fait quelque impression sur votre esprit, c’est seulement à cause qu’il rend la tradition plus generale et non pas à cause des raisons sur lesquelles il est appuyé. Vous etes trop habile pour étre la dupe de quelque Philosophe que ce soit, pourveu qu’il ne vous attaque que par la voye du raisonnement, et il faut vous rendre cette justice que dans les choses que vous croyez être du ressort de la raison, vous ne suivez que la raison toute pure. Ainsi, ce ne sont pas les Philosophes, en tant que Philosophes, qui ont contribué à vous rendre peuple en cette occasion, puisqu’il certain que tous leurs raisonnemens, en faveur des malignes influences, font pitié. Voulez vous donc que je vous dise en qualité d’ancien Amy, d’ou vient que vous donnez dans une opinion commune sans consulter l’oracle de la raison? C’est que vous croyez qu’il y a quelque chose de divin dans tout cecy, comme on l’a dit de certaines maladies, après le fameux Hippocrate; c’est que vous vous imaginez que le consentement general de tant de nations dans la suitte de tous les siècles, ne peut venir que d’une espece d’inspiration, vox populi, vox Dei; c’est que vous étiez accoutumé par votre caractere de Theologien à ne plus raisonner, dès que vous croyez qu’il y a du mystere, ce qui est une docilité fort louable, mais qui ne laisse pas quelquefois par le trop d’étendue qu’on luy donne, d’empiéter sur les droits de la raison, comme l’a fort bien remarqué Monsieur Pascal[8]; c’est enfin qu’ayant la conscience timorée vous croyez aisement que la corruption du monde arme le bras de Dieu des fleaux les plus epouvantables, lesquels pourtant le bon Dieu ne veut point lancer sur la terre, sans avoir essayé si les hommes s’amenderont, comme il fit avant que d’envoyer le Deluge. Tout cela, Monsieur, fait un Sophisme d’autorité à votre esprit dont vous ne sauriez vous deffendre avec toute l’adresse qui vous fait si bien demeler les faux raisonnement des Logiciens.
Cela étant, il ne faut pas se promettre de vous detromper en raisonnant avec vous sur des principes de Philosophie. Il faut vous laisser là ou bien raisonner sur des principes de pieté et de Religion. C’est aussi ce que je ferai (car je ne veux pas que vous m’échappiez) aprés avoir exposé à votre veüe, pour me dédommager en quelque façon, plusieurs raisons fondées dans le bon sens, qui convainquent de temerité l’opinion que l’on a touchant l’influence des Cometes. Devinez, si vous pouvez, quels sont ces principes de pieté que je vous garde, devinez le, dis-je, si vous pouvez, pendant qu’à mes heures de loisir je vous preparerai une espece de prelude qui roulera sur des principes plus communs.
A..., le 15. de Mars 1681.

NOTES
[1] Quidam incredibilium relatu commendationem parant et lectorem aliud acturum, si per quotidiana duceretur, miraculo excitant. Quidam creduli, quidam negligentes sunt, quibusdam mendacium obrepit, quibusdam placet. Illi non evitant, hi appetunt et hoc in commune de tota natione, quae approbare opus suum et fieri populare non putat posse, nisi illud mendacio aspersit (Senec. Natur. quaest., lib. 7, cap. 16.)
[2] Yoy. Vossius: De Hùtor. Iatir., p. 98.
[3] Le P. Le Moine: Discours de l’Histoire, chap. 1.
[4] Agathias, in princ. Histor.
[5] Ammian Marcell., Histor., l. 17.
[6] Ammian Marcell., Histor., l. 20.
[7] Unusquisque mavult credere quam judicare: nunquam de vita judicatur, semper creditur versatque nos et praecipitat traditus per manus error alienisque perimus exemplis. Sanabimur si modo separemur a coetu. Nunc vero stat contra rationem defensor mali sui populus. (Seneca, De Vita beata, cap. I.)
[8] Pensées de Monsr. Pascal, ch. 5.