John LOCKE
Discours sur les Miracles
in Oeuvres diverses, édité par Fritsch & Böhm, Rotterdam, 1710.
Si l’on raisonnait à perte de vue sur les Miracles sans
définir ce que le terme de Miracle signifie, on pourrait faire un
bel étalage d’Erudition; mais au bout du compte on parlerait en
l’air.
Il me semble donc qu’un Miracle est une Opération sensible,
que le Spectateur regarde comme Divine, parce qu’elle est au-dessus de
sa portée contraire même, à ce qu’il croit, aux Lois
établies de la Nature.
Celui qui se trouve présent à l’Action, est le
Spectateur; et celui qui la croit sur son rapport, se met à sa place.
On peut objecter deux choses contre cette Définition:
1. Qu’on ne saurait découvrir par là ce que c’est
qu’un Miracle; car puisqu’il dépend de L’Opinion du Spectateur,
ce qui est un Miracle pour l’un, ne le sera pas pour l’autre.
Il suffit de répondre que cette Objection n’est d’aucune
force, à moins qu’on ne puisse donner une autre Définition
d’un Miracle qui ne soit point exposée à la même alternative,
ce qui me paraît bien difficile; car puisqu’on tombe d’accord qu’un
Miracle surpasse les forces de la Nature et qu’il est au-dessus des Lois
établies entre les Causes et les Effets, on ne peut rien prendre
pour un Miracle que ce qu’on juge être au-dessus de ces mêmes
Lois. Or est-il qu’on ne saurait juger de ces Lois qu’à proportion
de la connaissance qu’on en a, et que cette connaissance diffère
dans tous les Hommes; donc ce qui est un Miracle pour les uns, ne l’est
pas toujours à l’égard des autres.
2. La seconde Objection qui s’offre à l’esprit, est que
cette Idée d’un Miracle peut embrasser quelques fois ces Opérations,
qui n’ont rien de surnaturel ni d’extraordinaire, et rendre nul par conséquent
l’usage des Miracles employés pour confirmer la Révélation
Divine.
Je réponds que cela ne s’ensuit point du tout, si l’on
considère de près le Témoignage que la Révélation
Divine reçoit des Miracles.
Pour savoir qu’une Révélation vient de Dieu, il
faut être assuré que le Ministre qui nous l’annonce, est envoyé
de sa part, et qu’il produit de bonnes Lettres de Créance pour certifier
le Caractère dont il est revêtu. Voyons sur ce pied-là,
si les Miracles, dans le sens que je donne à ce Mot, ne sont pas
des Lettres de Créance capables de nous bien conduire dans la recherche
de la Révélation Divine.
Il faut observer d’abord que cette révélation n’est
certifiée par aucun Miracle, que par ceux qui sont faits pour rendre
témoignage à la Mission de celui qui l’annonce de la part
de Dieu. Pour tous les autres Miracles qui se font dans le Monde, quelques
grands et nombreux qu’ils soient, la Révélation n’y est point
intéressée. D’ailleurs, les Cas où les Miracles ont
été, ou peuvent être nécessaires pour confirmer
la Révélation, sont plus rares qu’on ne s’imagine. Les Païens,
au milieu d’un nombre infini de Divinités, de Fables et de Cultes
qu’ils reconnaissaient, n’avaient besoin d’aucun Témoignage du Ciel
pour confirmer les unes au préjudice des autres. Ils étaient
libres dans leur Culte; et puisque aucune de leurs Divinités n’aspirait
au titre de seul vrai Dieu, il y en avait point qu’on dut supposer faire
des Miracles pour établir son Culte, ou pour ruiner celui des autres,
et moins encore pour confirmer des Articles de foi qu’elles n’imposaient
pas. Aussi les Auteurs Grecs ou Latins ne parlent-ils, que je sache, d’aucun
Miracle fait pour attester la Mission et la Doctrine de Personne. C’est
à cause de cela même que Saint Paul (Note 6) dit que les Juifs,
à la vérité, demandaient des Miracles, mais que les
Grecs recherchaient toute autre chose; ils ne voyaient pas de quel usage
pouvaient être les Miracles pour leur faire embrasser une Religion.
J’avoue que c’est une marque étonnante de l’aveuglement prodigieux,
où le Dieu de ce Siècle avait plongé les Hommes, puisqu’ils
s’attachaient à une Religion, qui n’était fondée ni
sur les lumières de la Nature, ni sur aucune Révélation
Divine. Ils ne se mettaient pas même fort en peine d’en découvrir
la source, ni les Auteurs, ni de l’appuyer par des Miracles, qu’ils n’ont
jamais produit dans cette vue, quoi qu’ils aient prétendu quelquefois
d’avoir des Révélations célestes.
Si nous voulons juger des choses par ce qui s’est fait, nous
devons conclure que les Miracles, qui servent de Lettres de créance
à un Envoyé qui annonce une Religion Divine, sont inutiles
à moins qu’on ne suppose qu’il y a un seul vrai Dieu. Je me flatte
même de prouver dans la suite que la nature des choses le demande,
et que cela ne peut être autrement. L’Histoire ne nous parle d’une
manière distincte que de trois Personnes, de Moïse, de Jésus-Christ
et de Mahomet, qui ont prétendu avoir commission de la part du seul
vrai Dieu pour instruire les Hommes de sa Volonté. Ce que les Persans
disent de leur Zoroastre, ou les Indiens de leur Brama (pour ne rien alléguer
de tous les Contes frivoles qu’on trouve dans les Religions des Pays plus
Orientaux) est si obscur et si fabuleux, qu’on ne saurait y avoir aucun
égard. Pour revenir donc aux trois premiers Législateurs.
Mahomet n’a produit aucun Miracle pour justifier sa Mission, et il n’y
a que les Révélations de Moïse et de Jésus-Christ
qui soient attestées par des Miracles. Ces deux Révélations
se confirment aussi l’une et l’autre; de sorte que la Question sur les
Miracles, à la poser juste, n’a rien du tout de difficile; et je
ne crois pas que l’Esprit le plus scrupuleux ou le plus engagé dans
le Pyrrhonisme (Note 7) puisse à l’occasion des Miracles former
aucun doute contre la Révélation Evangélique.
Mais puisque les Savants et les Spéculatifs aiment à
supposer des Cas qui n’ont jamais été, et qui ne seront peut-être
jamais; puisque les Ergoteurs et les Gens de Lettres se plaisent à
faire des difficultés là où il n’y a point, et entrer
en dispute sans la moindre nécessité; qu’il me soit permis
de dire, que celui qui prétend révéler quelque chose
aux Hommes de la part de Dieu, mérite leur créance, s’il
confirme sa mission par un Miracle. En effet, tous ceux qui raisonnent
juste, doivent conclure après Nicodème, et l’imiter lorsqu’il
dit, Nous savons que tu es un Docteur venu de la part de Dieu; car personne
ne peut faire les miracles que tu fais, si Dieu n’est avec lui (Note 8).
Par exemple, Jésus de Nazareth prétend être
envoyé de Dieu: il calme une grosse tempête d’un seul mot;
l’un regarde cette action comme un Miracle, et ne peut s’empêcher
par conséquent de recevoir sa Doctrine: l’autre juge que ce pourrait
être un effet du Hasard, ou de la Connaissance de la Nature, et il
reste incrédule; mais il voit dans la suite que le même Jésus
marche sur les eaux, il avoue que c’est un Miracle et il embrasse l’Evangile:
tout ceci n’a pas la moindre force sur un troisième, qui soupçonne
qu’un Esprit pourrait s’en être mêlé; mais il voit bientôt
après que notre sauveur guérit d’un seul mot une Paralysie
invétérée, il reconnaît le Miracle et il se
convertit: un quatrième, qui ne s’en est point aperçu dans
cette occasion, le trouve ensuite lorsqu’il donne la vue à un Aveugle
né, ou qu’il ressuscite les Morts, ou qu’il sort lui-même
du tombeau, et il admet sa Doctrine comme une Révélation
qui vient de Dieu. Il paraît de là, qu’aussitôt qu’on
avoue le Miracle, il n’y a plus moyen de rejeter la Doctrine.
On me demandera peut-être quel motif doit nous suffire
pour nous engager à prendre une Opération extraordinaire
pour un Miracle, c’est-à-dire pour une Action que Dieu fait certifier
une Révélation qui vient de sa part.
Je réponds que ce qui porte les marques d’un Pouvoir supérieur
à tout autre qui s’y oppose, doit nous déterminer là-dessus.
En effet, ceci éloigne la principale Difficulté,
et ne laisse pas le moindre doute, lorsqu’il y a des opérations
extraordinaires pour établir deux Missions opposées; il me
semble même que deux Personnes d’un peu trop de loisir ont fait plus
de bruit à cet égard que la chose n’en mérite. Car
puisque le Pouvoir de Dieu surpasse tous les autres, et qu’on n’y saurait
faire aucune opposition qu’il ne soit capable de vaincre; puisque son Honneur
et sa Bonté ne peuvent jamais souffrir qu’un de ses Ministres soit
revêtu de moins de Pouvoir en faveur de la Vérité,
qu’un Imposteur n’en fait paraître pour appuyer le Mensonge; partout
où il y a une opposition, et ou deux Personnes, qui prétendent
être envoyées du Ciel, se contrecarrent, les Miracles qui
portent avec eux des marques évidentes d’un Pouvoir supérieur,
seront toujours une preuve certaine que la Vérité et la Mission
Divine se trouvent de ce côté-là. D’ailleurs, quoi
qu’on ne puisse pas découvrir de quelle manière les faux
Miracles se produisent, et que cela soit au-dessus de la capacité
du Spectateur ignorant, ou même du plus habile, qui est aussi contraint
d’avouer que selon ses Idées, ils surpassent les forces de la Nature;
cependant il ne peut que reconnaître que ce ne sont pas des Seaux
que Dieu appose à sa Vérité, puisqu’ils sont combattus
par d’autres Miracles qui portent des marques évidentes d’un Pouvoir
supérieur, et qui mettent ainsi l’autorité du Ministre à
l’abri de toute Equivoque. Il est impossible que Dieu permette qu’un Mensonge,
qui combat une Vérité qui vient de sa part, soit muni d’un
plus grand Pouvoir que n’est celui qu’il déploie par la confirmation
d’une Doctrine qu’il a révélée, afin qu’on l’embrasse.
Les Serpents, le Sang et les Grenouilles que les Magiciens d’Egypte et
Moïse produisirent, ne pouvaient que paraître également
miraculeux à tous les Spectateurs; de quel côté donc
se trouvait la Mission divine? Il est certain qu’on n’aurait pu le déterminer,
si la chose en fut demeurée là; mais lorsque le Serpent de
Moïse eut englouti celui des autres, lorsqu’il eut fait venir des
Poux, et que les Magiciens ne purent l’imiter, la décision était
facile. On vit alors que Jannes et Jambres étaient munis d’un Pouvoir
inférieur, et que leurs Opérations, quelque extraordinaires
et surprenantes qu’elles fussent, ne pouvaient donner aucune attente à
l’autorité de Moïse, qui n’en devint que plus ferme et plus
incontestable par cette opposition.
C’est ainsi que la grandeur et le nombre des Miracles opérés
pour confirmer la Doctrine de Jésus-Christ, portent des marques
si authentiques d’un Pouvoir extraordinaire et Divin, que la vérité
de sa Mission sera inébranlable, jusqu’à ce qu’il s’élève
un autre Docteur, qui fasse de plus grands Miracles que ceux de Jésus-Christ
et de ses Apôtres. Il n’en faudrait pas moins pour faire changer
d’opinion aux Hommes du commun et aux Génies les plus sublimes.
C’est une de ces Vérités et de ces Expériences palpables
dont tous les Hommes peuvent être les Juges; et où l’on a
besoin ni de Savoir, ni d’une profonde Méditation pour en venir
à une certitude. Le Créateur de l’Univers a pris tant de
soin pour empêcher qu’une fausse Révélation n’en contrebalançât
une Divine, qu’on a qu’à ouvrir les yeux pour les distinguer, et
voir à coup sûr celle qui vient de sa part. Les caractères
de son Pouvoir suprême ne l’abandonnent jamais; c’est pour cela qu’on
trouve encore aujourd’hui, que partout où l’Evangile pénètre,
il renverse les Forteresses du Diable, et détruit son Empire avec
tous ces faux Prodiges; ce qui est un Miracle continuel, qui témoigne
à haute voix sa supériorité.
Les Hommes qui ont le plus de pénétration, ne sauraient
découvrir, jusqu’où peut s’étendre le Pouvoir des
Agents naturels ou des Etres créés; mais il saute aux yeux
de tout le Monde qu’il ne saurait égaler la Toute-puissance de Dieu;
de sorte que le Pouvoir supérieur est un Indice infaillible pour
s’assurer de la Révélation Divine, attestée par des
Miracles, produits pour servir de Lettres de créance à un
Ambassadeur envoyé de la part de Dieu.
Pour avoir de ceci une Idée plus exacte, il faut observer,
1. Qu’on ne peut regarder une mission comme Divine si la Personne, qui en est revêtue, annonce quelque chose qui déroge à l’Honneur et à l’unité du vrai Dieu, ou qui combatte la Religion naturelle et les Principes de la Morale: parce que Dieu a découvert ces grandes Vérités aux Hommes par les lumières de la Raison, et qu’il est impossible qu’il leur enseigne le contraire par la Révélation; puisqu’en ce cas il détruirait l’usage et l’évidence de la première, sans laquelle on ne saurait distinguer la Révélation Divine des Impostures du Diable.
2. Il faut remarquer en deuxième lieu, qu’on ne doit pas attendre que Dieu envoie quelqu’un exprès dans ce Monde, pour nous instruire de choses indifférentes, et de peu de conséquence, ou qui se peuvent découvrir par l’usage de nos Facultés naturelles. Ceci ne servirait qu’à ravaler Sa Majesté infinie en faveur de notre Paresse, et au préjudice de notre Raison.
3. Cela posé, le seul Cas où l’on peut accorder une Mission céleste avec la haute Idée et la Vénération profonde que nous devons avoir pour la Divinité, ne saurait être que la Révélation de quelques Vérités surnaturelles qui se rapportent à la gloire de Dieu, et au grand intérêt du Genre Humain. Les Opérations extraordinaires qui servent à rendre témoignage à une Révélation de cette nature, doivent être regardées avec justice comme des Miracles, qui portent les marques d’un Pouvoir supérieur, aussi longtemps qu’il ne paraît aucune Révélation différente de marques d’un plus grand Pouvoir. En effet, il n’y a nulle apparence que Dieu voulût abandonner sa prérogative, jusqu’à souffrir qu’une de ses Créatures unît les Sceaux de son Autorité Divine à une Mission qui ne viendrait pas de sa part: outre que ces Evénements surnaturels sont l’unique moyen qui reste à Dieu, selon nos Idées, pour assurer les Hommes, en qualité de Créatures raisonnables, de ce qu’il trouve à propos de leur révéler, et qu’il ne peut jamais consentir qu’on le lui arrache, pour servir aux vues particulières d’un Etre inférieur qui le contrecarre. Son pouvoir suprême et sans égal le met toujours en état de maintenir les Vérités qu’il révèle, et de triompher de tous ceux qui s’y opposent. De sorte que les marques d’un Pouvoir supérieur ont toujours été et seront toujours un Guide infaillible, pour conduire les Hommes dans l’examen des Religions, et leur montrer celle qu’ils doivent embrasser comme Divine; quoi qu’ils ne puissent point déterminer au juste ce qui est, ou qui n’est pas au-dessus des forces d’un Etre créé; ou ce qui requiert le bras immédiat de l’Eternel. Aussi voyons-nous que notre Sauveur juge par là de l’Incrédulité des Juifs, lorsqu’il dit, Si je n’avais pas fait parmi eux des oeuvres, que nul autre n’a faites, ils n’auraient point de pêché; mais ils les ont vues, et malgré tout cela ils ont eu de la haine et pour moi et pour mon Père (Note 9); c’est-à-dire qu’ils ne pouvaient qu’observer la puissance et la main de Dieu dans tous les Miracles qu’il faisait, et qu’aucun autre Homme n’avait jamais égalé. Lorsque Dieu envoya Moïse aux Israélites, pour leur annoncer qu’il voulait accomplir sa promesse, et les retirer de l’esclavage d’Egypte, et qu’il le munit de Signes et de Lettres de créance pour justifier sa Mission; ce que Dieu lui-même dit à l’égard de ces Signes, est fort remarquable: S’il arrive, dit-il, qu’ils ne te croient point, et n’obéissent point à la voix du premier signe, (qui était de changer sa Verge en Serpent) ils croiront à la voix du dernier signe (Note 10) (qui était de rendre sa main lépreuse en la mettant dans son sein) Dieu ajoute d’abord, Mais s’il arrive qu’ils ne croient point à ces deux signes, et qu’ils n’obéissent point à ta parole, tu prendras de l’eau du fleuve, et la répandras sur la terre: et l’eau que tu auras prise du fleuve, deviendra du sang sur la terre (Note 11). Je ne crois pas qu’aucun Homme, et beaucoup moins un pauvre Faiseur de brique, pût déterminer si ces Miracles étaient, ou n’étaient pas au-dessus des forces de tous les Etres créés; aussi la réception de Moïse en qualité d’Envoyé de Dieu n’était annexée ni à l’un ni à l’autre de ces deux Signes, mais le succès de leur témoignage dépendait de leur nombre; puisque deux Miracles marquent plus de pouvoir qu’un seul, et trois plus que deux. L’Etre infini reconnaissait par-là qu’il était naturel, que les marques d’un Pouvoir supérieur fissent plus d’impression sur l’Esprit des Hommes et attirassent plutôt leur créance. Les Juifs eux-mêmes jugeaient sur ce pied-là des Miracles de notre Sauveur, comme un des Evangélistes le rapporte: Plusieurs personnes de la multitude crurent en lui, et disaient: Quand le, Christ, sera venu, fera-t-il plus de miracles, que celui-ci n’en a fait? (Note 12) Peut-être que cette Idée, que je donne des Miracles, est la plus facile et la plus sûre, pour conserver à leur témoignage toute la force qu’ils doivent avoir à l’égard de toute sorte de génies. Car, puisque les Miracles sont le fondement sur lequel toute Mission divine est toujours établie, et par conséquent la base sur laquelle ceux qui croient à quelque Révélation céleste, doivent appuyer leur Foi, ils ne peuvent être d’aucun usage pour les simples et les Ignorants, qui font la plus grande partie du genre Humain, si l’on veut soutenir qu’ils ne font autre chose que des Opérations divines qui surpassent les forces de tous les Etres créés, ou du moins sont contraires aux Lois fixes de la Nature. Mais à l’égard de cette dernière Clause, il n’y a que les Philosophes tout seuls qui prétendent connaître ces Lois et les déterminer. D’ailleurs, s’il n’y a que Dieu qui opère ces Merveilles étonnantes, je doute qu’il y ait aucun Homme, habile ou ignorant, qui puisse dire d’aucun Cas particulier qui lui tombe sous les sens que c’est à coup sûr un Miracle. Avant qu’il puisse venir là, il faut qu’il sache qu’il n’y a point d’Etre créé qui ait le pouvoir de la faire. Nous savons que les bons et les mauvais anges ont des talents fort au-dessus des nôtres, et qui surpassent la faible portée de nos Esprits. Mais de vouloir définir jusqu’où leur Pouvoir peut s’étendre, c’est une entreprise trop hardie pour un Homme qui vit dans les ténèbres, qui prononce au hasard, et qui met des bornes à des choses qui sont à une distance infinie de sa Conception.
De sorte que les Définitions qu’on donne ordinairement d’un Miracle, quelques spécieuses qu’elles soient dans le Discours et la Théorie, se trouvent fautives et ne servent de rien lorsqu’on les applique à des Cas particuliers.
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Ces pensées me sont venues dans l’esprit en lisant l’Essai
de Mr Fleetwood sur les Miracles, et de la Lettre qu’on lui avait écrite
sur le même sujet. Le premier dit qu’un Miracle est une Opération
extraordinaire que Dieu seul peut exécuter: et l’auteur de la Lettre
parle des Miracles sans en donner la moindre Définition.
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NOTES
Note 1. Un des principaux éditeurs de Locke en français est Pierre Coste qui mena un travail au plus près des textes originaux en entretenant une correspondance directe avec le philosophe afin de discuter des problèmes de traduction. Cf. Gabriel Bonno, "Locke et son traducteur français Pierre Coste. Avec huit lettres inédites de Coste à Locke." in La Revue de littérature comparée, avril-juin 1959, pp. 161-179. Cependant, la version que nous donnons ici du "Discours sur les miracles" n’est pas de P. Coste mais celle éditée par Fritsch & Böhm à Rotterdam (?) dès 1710.
Note 2, Il s’agit très probablement de Guillaume Fleetwood (1656-1723) qui après des études à Cambridge entra dans les ordres. Ayant acquis la réputation d’être meilleur prédicateur d’Angleterre, il devint le chapelain du roi Guillaume III et de la reine Marie. Finalement évêque, il consacra l’essentiel de sa carrière à la morale (sermons et écrits) et aux antiquités, tout en jouant un rôle public et politique non négligeable.
Note 3. John W. Yolton dans l’article "miracles", in A Locke Dictionary, Oxford, 1993, pp. 138-140, situe l’écriture du "Discours sur les miracles" de John Locke suite à An Essay on Miracles de Guillaume Fleetwood (1701) et de la Letter to Mr Fleetwood de Benjamin Hoadly’s (1702).
Note 4. Antoine Furetière, "miracle" in Dictionnaire universel (1690), tome II, Paris, 1978.
Note 5. Ibid.
Note 6. I Cor. I:22
Note 7. De Pyrrhon (~365-275). Philosophe grec considéré comme le fondateur du scepticisme (ou pyrrhonisme); il nie la possibilité pour l’homme d’atteindre la vérité et préconise le doute. Son argumentation se base sur les illusions des sens et les contradictions entre les jugements sur une question identique. D’où l’impossibilité de prouver la vérité d’une proposition de façon certaine car il serait d’abord nécessaire de prouver la vérité de ses prémisses, puis de chacune de ces prémisses, etc. (une régression à l’infini).
Note 8. Jean 3:2
Note 9. Jean XV: 24
Note 10. Exode IV.8.
Note 11. Vers. 9
Note 12. Jean VII.31.