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Loft Story, une machine totalitaire
Paru dans Le Monde, 19 mai 2001.
 

Véritable test projectif, cette émission, familière et étrange à la fois, semble échapper à l’analyse. Elle n’est ni seulement un avatar du Big Brother voyeur panoptique, ni un dispositif pervers et incestuel. Elle est une machine scopique et scrutatrice. Un ensemble de dispositifs mécaniques, matériels et psychiques, visant à voir, à scruter au fond de l’intimité la plus grande, non celle des sexes – fausse intimité en vérité, sauf à s’apercevoir que le sexuel est tissé de rêves – mais celle de la vie privée de la conscience d’autrui: jouir de la perception de ce qu’il ressent et vit, en brisant doucement la différence entre privé et public, grâce à l’effraction anonyme du dispositif.

Elle intègre les millions de salons privés et de lieux publics où l’émission est diffusée. Génie de ce dispositif. Il suffit de regarder pour être placé objectivement, qu’on le veuille ou non, dans la position perverse du voyeur/scrutateur. Loft Story convertit tous les lieux qui y sont connectés en miradors. Cette machine scopique est une toile d’araignée immense, qui relie de manière monopolistique et unilatérale une pléthore de points de visionnage autour du centre panoptique.

Ce centre comporte un tribunal où comparaissent les «candidats», leur famille et leurs amis. Il s’y déroule une activité sadique multiple: décrypter leurs faits et gestes sous l’œil professionnel des scrutateurs psychologiques; exclure régulièrement un des membres du loft; sommer les parents de s’expliquer sur les éventuelles défaillances de leur rejeton. Un jeudi, une mère a avoué qu’elle avait «oublié quelque chose dans l’éducation» de sa fille.

Cette machine crée un espace totalitaire subtil: tout y est fait afin d’anesthésier la pensée et la réflexion. Techniquement, les «candidats» ne peuvent échapper aux caméras et aux micros. L’exposition permanente à la vision est faite avec le consentement apparent des intéressés. Le dispositif du confessionnal rappelle chaque jour l’obligation de s’exposer intimement. C’est une prison, consentie et prometteuse, où règne l’obligation du travail («bien» se comporter afin de ne pas être exclu). L’hystérie affective comme le narcissisme assisté assurent leur fonction de leurre aussi bien à l’égard des «sujets d’expérience» que des spectateurs.

Loft Story est donc une machine scopique, scrutatrice, totalitaire, dans laquelle tout doit faire l’objet d’un regard, d’une exhibition, d’une démonstration, d’un jugement. Tous les actes et émotions sont excitées, incitées à s’exprimer, puis captées et recyclées dans cette usine totalitaire de poche qui condensent toutes les formes d’assujettissement inventées et testées au cours des XIXe et XXe siècles. Mais sous une forme affinée, presque acceptable, grâce à de nombreux leurres lénitifs: la banalité des buts affichés (la télévision entremetteuse et bonne fée qui offre la maison), la clôture du lieu et les nombreuses obligations/contraintes, mi-consenties, mi-forcées, présentées comme règles d’un «jeu», la psychologie afin d’organiser la scrutation la plus profonde et de contourner les résistances et convaincre de jouer «le jeu». Le jury populaire supprime sans le faire vraiment un des êtres humains du petit camp concentrationnaire: banalisation du sadisme sur le mode du jeu.

Loft Story est un champ expérimental d’assujettissement total. Il s’inscrit dans la longue lignée des machines sociales totalitaires où, dans un système d’espaces absolument saturés, l’humain est traité comme une matière première sur laquelle on peut exercer une action déterminée maximale, un jeu de pressions plus ou moins contradictoires, afin d’observer l’effet produit. Les «candidats» sont des «sujets d’expérience», sur lesquels est essayée une sujétion absolue parce que consentie et opérée par tous les dispositifs matériels et idéels possibles.

Machine à dénudation psychique, Loft Story fait écho à la pornographie des camps de concentrations: le sadisme permanent de la situation est analogue au sadisme infini des pratiques concentrationnaires européennes. À ceci près que ce petit réseau formé d’un camp télévisuel unique et d’une infinité de miradors ne tue personne: pas une goutte de sang n’est versée, aucune mise à mort réelle n’est commise. Et les victimes y consentent. L’histoire qui conduit des sociétés totalitaires nazies et staliniennes, qui usaient de procédés extrêmement violents, à ces formes contemporaines, lénitives et débrutalisées, reste à écrire.

C’est la nouvelle pratique totalitaire: beaucoup plus efficace, elle s’exerce surtout sur les consciences, elle se passe en «image» seulement (avec un déni constant de la souffrance subjective des «cobayes»), elle singe les fictions cinématographiques et télévisuelles, dans un effacement de la différence entre acteur et non-acteur. Le totalitarisme s’instaure par cette violence première: tout individu doit jouer un rôle public et être asservi à une mission qui doit l’occuper 24 heures sur 24. Les «sujets d’expérience» sont là pour ça; mais cela devient le cas aussi, semble-t-il, de spectateurs devenus «accros» et qui ignorent un peu plus le reste du monde.

Loft Story est une machine totalitaire soft, alliage de maîtrise psychologique et de puissance technologique. C’est le point nodal dont le caractère inapparent est lui-même un symptôme. Ces machines totalitaires répondent au désir de maîtrise absolue de toute société. Loft Story est un exemple de dispositif capable de produire un assujettissement partiel de tous par celui, total, de quelques-uns. Le plus passionnant ici, c’est que l’objet par lequel est opéré l’assujettissement du public (qui est le vrai cobaye, comme dans les expériences de Milgram sur la soumission) est inconsistant: ce n’est pas une idéologie de l’espace vital, de la race pure ou de l’avènement d’une société sans classes, mais seulement l’assujettissement maximal d’individus complètement banals. Le point focal de la machine scopique, ce dont on doit jouir, c’est l’assujettissement total de cette intimité psychologique immergée dans la quotidienneté – et rien d’autre.

Loft Story figure l’idéal terrible mais apprivoisé de la société dont a rêvé le totalitarisme sans pouvoir le réaliser, et à laquelle songe toute société depuis, un peu honteusement, afin de se prémunir d’une «dérive» totalitaire. La tentation du totalitarisme scopique et scrutateur, apaisant et consenti grâce à la psychologie, comme évitement du totalitarisme physique et tueur, angoissant et imposé par la force. Si cette «émission» fascine les jeunes, c’est parce qu’ils y voient obscurément le monde dont rêvent les adultes pour eux, un monde finalement désirable, où l’on serait débarrassé du trouble de penser, où il n’y aurait qu’à éprouver, ressentir, s’exhiber, jouir d’être soi sans avoir à se construire et à bâtir ensemble un monde vivable. «Jouir rend libre»?

Jean-Jacques Delfour