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Montesquieu

DE L’ESPRIT DES LOIS

QUATRIÈME PARTIE

Livre XX : Des lois, dans le rapport qu’elles ont avec le commerce, considéré dans sa nature et ses distinctions.
Livre XXI : Des lois, dans le rapport qu’elles ont avec le commerce, considéré dans les révolutions qu’il a eues dans le monde.
Livre XXII : Des lois, dans le rapport qu’elles ont avec l’usage de la monnaie.
Livre XXIII : Des lois, dans le rapport qu’elles ont avec le nombre des habitants.






QUATRIÈME PARTIE

LIVRE XX

DES LOIS, DANS LE RAPPORT QU’ELLES ONT AVEC LE COMMERCE, CONSIDÉRÉ DANS SA NATURE ET SES DISTINCTIONS

Docuit quæ maximus Atlas. Virgil. Æneid.

INVOCATION AUX MUSES

Vierges du mont Piérie, entendez-vous le nom que je vous donne ? Inspirez-moi. J’ai couru une longue carrière. Je suis accablé de peines, de fatigues et d’ennuis. Mettez dans mon esprit ce calme et cette douceur qui fuit aujourd’hui loin de moi. Vous n’êtes jamais si divines que quand vous menez à la sagesse et à la vérité par le plaisir.

Mais si vous ne voulez pas adoucir la rigueur de mes travaux, cachez le travail même. Faites que je réfléchisse et que je paraisse sentir. Faites que l’on soit instruit et que je n’enseigne pas, et que, quand j’annoncerai des choses utiles, on croie que je ne savais rien et que vous m’avez tout dit.

Quand les eaux de votre fontaine sortent du rocher que vous aimez, elles ne montent pas dans les airs pour retomber, elles coulent dans la prairie, elles font vos délices parce qu’elles font les délices des bergers.

Muses charmantes, si vous jetez sur moi un seul de vos regards, tout le monde lira mes ouvrages, et ce qui ne devait être un amusement sera un plaisir.

Divines Muses, je sens que vous m’inspirez, non pas seulement ce que l’on chante à Tempé sur les chalumeaux, ou ce qu’on répète à Délos sur la lyre. Vous voulez encore que je fasse parler la raison. Elle est le plus noble, le plus parfait, le plus exquis de nos sens.
 
 

CHAPITRE PREMIER Du commerce.

Les matières qui suivent demanderaient d’être traitées avec plus d’étendue ; mais la nature de cet ouvrage ne le permet pas. Je voudrais couler sur une rivière tranquille ; je suis entraîné par un torrent.

Le commerce guérit des préjugés destructeurs : et c’est presque une règle générale que, partout où il y a des murs douces, il y a du commerce ; et que, partout où il y a du commerce, il y a des murs douces.

Qu’on ne s’étonne donc point si nos murs sont moins féroces qu’elles ne l’étaient autrefois. Le commerce a fait que la connaissance des murs de toutes les nations a pénétré partout : on les a comparées entre elles, et il en a résulté de grands biens.

On peut dire que les lois du commerce perfectionnent les murs ; par la même raison que ces mêmes lois perdent les murs. Le commerce corrompt les murs pures a ; c’était le sujet des plaintes de Platon : il polit et adoucit les murs barbares, comme nous le voyons tous les jours.

a. César dit des Gaulois, que le voisinage et le commerce de Marseille les avaient gâtés de façon, qu’eux, qui autrefois avaient toujours vaincu les Germains, leur étaient devenus inférieurs. Guerre des Gaules, liv. VI.
 
 

CHAPITRE II De l’esprit du commerce.

L’effet naturel du commerce est de porter à la paix. Deux nations qui négocient ensemble se rendent réciproquement dépendantes : si l’une a intérêt d’acheter, l’autre a intérêt de vendre ; et toutes les unions sont fondées sur des besoins mutuels.

Mais, si l’esprit de commerce unit les nations, il n’unit pas de même les particuliers. Nous voyons que, dans les pays a où l’on n’est affecté que de l’esprit de commerce, on trafique de toutes les actions humaines, et de toutes les vertus morales : les plus petites choses, celles que l’humanité demande, s’y font, ou s’y donnent pour de l’argent.

L’esprit de commerce produit, dans les hommes, un certain sentiment de justice exacte, opposé d’un côté au brigandage, et de l’autre à ces vertus morales qui font qu’on ne discute pas toujours ses intérêts avec rigidité et qu’on peut les négliger pour ceux des autres.

La privation totale du commerce produit, au contraire, le brigandage, qu’Aristote met au nombre des manières d’acquérir. L’esprit n’en est point opposé à de certaines vertus morales : par exemple, l’hospitalité, très rare dans les pays de commerce, se trouve admirablement parmi les peuples brigands.

C’est un sacrilège chez les Germains, dit Tacite, de fermer sa maison à quelque homme que ce soit, connu ou inconnu. Celui qui a exercé b l’hospitalité envers un étranger, va lui montrer une autre maison où on l’exerce encore, et il y est reçu avec la même humanité. Mais lorsque les Germains eurent fondé des royaumes, l’hospitalité leur devint à charge. Cela paraît par deux lois du code c des Bourguignons, dont l’une inflige une peine à tout barbare qui irait montrer à un étranger la maison d’un Romain ; et l’autre règle que celui qui recevra un étranger sera dédommagé par les habitants, chacun pour sa quote-part.

a. La Hollande. b. Et qui modo hospes fuerat, monstrator hospitii. De morib. Germ. Voyez aussi César, Guerre des Gaules, liv. VI. c. Tit. 38.
 
 

CHAPITRE III De la pauvreté des peuples.

Il y a deux sortes de peuples pauvres : ceux que la dureté du gouvernement a rendus tels ; et ces gens-là sont incapables de presque aucune vertu, parce que leur pauvreté fait une partie de leur servitude : les autres ne sont pauvres que parce qu’ils ont dédaigné, ou parce qu’ils n’ont pas connu les commodités de la vie ; et ceux-ci peuvent faire de grandes choses, parce que cette pauvreté fait une partie de leur liberté.
 
 

CHAPITRE IV Du commerce, dans les divers gouvernements.

Le commerce a du rapport avec la constitution. Dans le gouvernement d’un seul, il est ordinairement fondé sur le luxe ; et, quoiqu’il le soit aussi sur les besoins réels, son objet principal est de procurer à la nation qui le fait tout ce qui peut servir à son orgueil, à ses délices et à ses fantaisies. Dans le gouvernement de plusieurs, il est plus souvent fondé sur l’économie. Les négociants ayant l’œil sur toutes les nations de la terre, portent à l’une ce qu’ils tirent de l’autre. C’est ainsi que les républiques de Tyr, de Carthage, d’Athènes, de Marseille, de Florence, de Venise et de Hollande ont fait le commerce.

Cette espèce de trafic regarde le gouvernement de plusieurs par sa nature, et le monarchique par occasion. Car, comme il n’est fondé que sur la pratique de gagner peu, et même de gagner moins qu’aucune autre nation, et de ne se dédommager qu’en gagnant continuellement, il n’est guère possible qu’il puisse être fait par un peuple chez qui le luxe est établi, qui dépense beaucoup, et qui ne voit que de grands objets.

C’est dans ces idées que Cicéron a disait si bien : « Je n’aime point qu’un même peuple soit, en même temps, le dominateur et le facteur de l’univers. » En effet, il faudrait supposer que chaque particulier dans cet Etat, et tout l’Etat même, eussent toujours la tête pleine de grands projets, et cette même tête remplie de petits : ce qui est contradictoire.

Ce n’est pas que, dans ces Etats qui subsistent par le commerce d’économie, on ne fasse aussi les plus grandes entreprises, et que l’on n’y ait une hardiesse qui ne se trouve pas dans les monarchies : en voici la raison.

Un commerce mène à l’autre, le petit au médiocre, le médiocre au grand : et celui qui a eu tant d’envie de gagner peu, se met dans une situation où il n’en a pas moins de gagner beaucoup.

De plus : les grandes entreprises des négociants sont toujours nécessairement mêlées avec les affaires publiques. Mais, dans les monarchies, les affaires publiques sont, la plupart du temps, aussi suspectes aux marchands, qu’elles leur paraissent sûres dans les Etats républicains. Les grandes entreprises de commerce ne sont donc pas pour les monarchies, mais pour le gouvernement de plusieurs.

En un mot, une plus grande certitude de sa prospérité, que l’on croit avoir dans ces Etats, fait tout entreprendre ; et, parce qu’on croit être sûr de ce que l’on a acquis, on ose l’exposer pour acquérir davantage ; on ne court de risque que sur les moyens d’acquérir : or, les hommes espèrent beaucoup de leur fortune.

Je ne veux pas dire qu’il y ait aucune monarchie qui soit totalement exclue du commerce d’économie ; mais elle y est moins portée par sa nature : Je ne veux pas dire que les républiques que nous connaissons soient entièrement privées du commerce de luxe ; mais il a moins de rapport à leur constitution.

Quant à l’Etat despotique, il est inutile d’en parler. Règle générale : dans une nation qui est dans la servitude, on travaille plus à conserver qu’à acquérir ; dans une nation libre, on travaille plus à acquérir qu’à conserver.

a. Nolo eumdem populum imperatorem et portitorem esse terrarum.
 
 

CHAPITRE V Des peuples qui ont fait le commerce d’économie.

Marseille retraite nécessaire au milieu d’une mer orageuse ; Marseille, ce lieu où tous les vents, les bancs de la mer, la disposition des côtes ordonnent de toucher, fut fréquentée par les gens de mer. La stérilité a de son territoire détermina ses citoyens au commerce d’économie. Il fallut qu’ils fussent laborieux, pour suppléer à la nature qui se refusait ; qu’ils fussent justes, pour vivre parmi les nations barbares qui doivent faire leur prospérité ; qu’ils fussent modérés, pour que leur gouvernement fût toujours tranquille ; enfin, qu’ils eussent des murs frugales, pour qu’ils pussent toujours vivre d’un commerce qu’ils conserveraient plus sûrement lorsqu’il serait moins avantageux.

On a vu partout la violence et la vexation donner naissance au commerce d’économie, lorsque les hommes sont contraints de se réfugier dans les marais, dans les îles, les bas-fonds de la mer, et ses écueils même. C’est ainsi que Tyr, Venise et les villes de Hollande furent fondées ; les fugitifs y trouvèrent leur sûreté. Il fallut subsister ; ils tirèrent leur subsistance de tout l’univers.

a. Justin, liv. XLIII, chap. III.
 
 

CHAPITRE VI Quelques effets d’une grande navigation.

Il arrive quelquefois qu’une nation qui fait le commerce d’économie, ayant besoin d’une marchandise d’un pays qui lui serve de fonds pour se procurer les marchandises d’un autre, se contente de gagner très peu, et quelquefois rien, sur les unes ; dans l’espérance ou la certitude de gagner beaucoup sur les autres. Ainsi, lorsque la Hollande faisait presque seule le commerce du midi au nord de l’Europe, les vins de France, qu’elle portait au nord, ne lui servaient, en quelque manière, que de fonds pour faire son commerce dans le nord.

On sait que souvent, en Hollande, de certains genres de marchandise venue de loin ne s’y vendent pas plus cher qu’ils n’ont coûté sur les lieux mêmes. Voici la raison qu’on en donne : Un capitaine, qui a besoin de lester son vaisseau, prendra du marbre ; il a besoin de bois pour l’arrimage, il en achètera : et, pourvu qu’il n’y perde rien, il croira avoir beaucoup fait. C’est ainsi que la Hollande a aussi ses carrières et ses forêts.

Non seulement un commerce qui ne donne rien peut être utile ; un commerce même désavantageux peut l’être. J’ai ouï dire, en Hollande, que la pêche de la baleine, en général, ne rend presque jamais ce qu’elle coûte : mais ceux qui ont été employés à la construction du vaisseau, ceux qui ont fourni les agrès, les appareaux, les vivres, sont aussi ceux qui prennent le principal intérêt à cette pêche. Perdissent-ils sur la pêche, ils ont gagné sur les fournitures. Ce commerce est une espèce de loterie, et chacun est séduit par l’espérance d’un billet noir. Tout le monde aime à jouer ; et les gens les plus sages jouent volontiers, lorsqu’ils ne voient point les apparences du jeu, ses égarements, ses violences, ses dissipations, la perte du temps, et même de toute la vie.
 
 
 
 

CHAPITRE VII Esprit de l’Angleterre sur le commerce.

L’Angleterre n’a guère de tarif réglé avec les autres nations ; son tarif change, pour ainsi dire, à chaque parlement, par les droits particuliers qu’elle ôte, ou qu’elle impose. Elle a voulu encore conserver sur cela son indépendance. Souverainement jalouse du commerce qu’on fait chez elle, elle se lie peu par des traités, et ne dépend que de ses lois.

D’autres nations ont fait céder des intérêts du commerce à des intérêts politiques : celle-ci a toujours fait céder ses intérêts politiques aux intérêts de son commerce.

C’est le peuple du monde qui a le mieux su se prévaloir à la fois de ces trois grandes choses, la religion, le commerce et la liberté.
 
 
 
 

CHAPITRE VIII Comment on a gêné quelquefois le commerce d’économie.

On a fait, dans certaines monarchies, des lois très propres à abaisser les Etats qui font le commerce d’économie. On leur a défendu d’apporter d’autres marchandises que celles du cru de leur pays : on ne leur a permis de venir trafiquer qu’avec des navires de la fabrique du pays où ils viennent.

Il faut que l’Etat qui impose ces lois puisse aisément faire lui-même le commerce : sans cela, il se fera, pour le moins, un tort égal. Il vaut mieux avoir affaire à une nation qui exige peu, et que les besoins du commerce rendent en quelque façon dépendante ; à une nation qui, par l’étendue de ses vues ou de ses affaires, sait où placer toutes les marchandises superflues ; qui est riche, et peut se charger de beaucoup de denrées ; qui les payera promptement ; qui a, pour ainsi dire, des nécessités d’être fidèle ; qui est pacifique par principe ; qui cherche à gagner, et non pas à conquérir : il vaut mieux, dis-je, avoir affaire à cette nation, qu’à d’autres toujours rivales, et qui ne donneraient pas tous ces avantages.
 
 
 
 

CHAPITRE IX De l’exclusion en fait de commerce.

La vraie maxime est de n’exclure aucune nation de son commerce, sans de grandes raisons. Les Japonais ne commercent qu’avec deux nations, la chinoise et la hollandaise. Les Chinois a gagnent mille pour cent sur le sucre, et quelquefois autant sur les retours. Les Hollandais font des profits à peu près pareils. Toute nation qui se conduira sur les maximes japonaises sera nécessairement trompée. C’est la concurrence qui met un prix juste aux marchandises, et qui établit les vrais rapports entre elles.

Encore moins un Etat doit-il s’assujettir à ne vendre ses marchandises qu’à une seule nation, sous prétexte qu’elle les prendra toutes à un certain prix. Les Polonais ont fait, pour leur blé, ce marché avec la ville de Dantzig ; plusieurs rois des Indes ont de pareils contrats, pour les épiceries, avec les Hollandais b. Ces conventions ne sont propres qu’à une nation pauvre, qui veut bien perdre l’espérance de s’enrichir, pourvu qu’elle ait une subsistance assurée ; ou à des nations dont la servitude consiste à renoncer à l’usage des choses que la nature leur avait données, ou à faire sur ces choses un commerce désavantageux.

a. Le Père du Halde, t. II p. 170. b. Cela fut premièrement établi par les Portugais. Voyages de François Pyrard, chap. XV, part. II.
 
 
 
 

CHAPITRE X Établissement propre au commerce d’économie.

Dans les Etats qui font le commerce d’économie, on a heureusement établi des banques, qui, par leur crédit, ont formé des nouveaux signes des valeurs. Mais on aurait tort de les transporter dans les Etats qui font le commerce de luxe. Les mettre dans des pays gouvernés par un seul, c’est supposer l’argent d’un côté, et de l’autre la puissance : c’est-à-dire, d’un côté, la faculté de tout avoir sans aucun pouvoir ; et, de l’autre, le pouvoir avec la faculté de rien du tout. Dans un gouvernement pareil, il n’y a jamais eu que le prince qui ait eu, ou qui ait pu avoir un trésor ; et, partout où il y en a un, dès qu’il est excessif, il devient d’abord le trésor du prince.

Par la même raison, les compagnies de négociants, qui s’associent pour un certain commerce, conviennent rarement au gouvernement d’un seul. La nature de ces compagnies est de donner aux richesses particulières la force des richesses publiques. Mais, dans ces Etats, cette force ne peut se trouver que dans les mains du prince. Je dis plus : elles ne conviennent pas toujours dans les Etats où l’on fait le commerce d’économie ; et, si les affaires ne sont si grandes qu’elles soient au-dessus de la portée des particuliers, on fera encore mieux de ne point gêner, par des privilèges exclusifs, la liberté du commerce.
 
 
 
 

CHAPITRE XI Continuation du même sujet.

Dans les Etats qui font le commerce d’économie, on peut établir un port franc. L’économie de l’Etat, qui suit toujours la frugalité des particuliers, donne, pour ainsi dire, l’âme à son commerce d’économie. Ce qu’il perd de tributs par l’établissement dont nous parlons, est compensé par ce qu’il peut tirer de la richesse industrielle de la république. Mais, dans le gouvernement monarchique, de pareils établissements seraient contre la raison ; ils n’auraient d’autre effet que de soulager le luxe du poids des impôts. On se priverait de l’unique bien que ce luxe peut procurer, et du seul frein que, dans une constitution pareille, il puisse recevoir.
 
 
 
 

CHAPITRE XII De la liberté du commerce.

La liberté du commerce n’est pas une faculté accordée aux négociants de faire ce qu’ils veulent ; ce serait bien plutôt sa servitude. Ce qui gêne le commerçant ne gêne pas pour cela le commerce. C’est dans les pays de la liberté que le négociant trouve des contradictions sans nombre ; et il n’est jamais moins croisé par les lois, que dans les pays de la servitude.

L’Angleterre défend de faire sortir ses laines ; elle veut que le charbon soit transporté par mer dans la capitale ; elle ne permet point la sortie de ses chevaux, s’ils ne sont coupés ; les vaisseaux a de ses colonies qui commercent en Europe, doivent mouiller en Angleterre. Elle gêne le négociant ; mais c’est en faveur du commerce.

a. Acte de navigation de 1660. Ce n’a été qu’en temps de guerre que ceux de Boston et de Philadelphie ont envoyé leurs vaisseaux en droiture, jusque dans la Méditerranée, porter leurs denrées.
 
 
 
 

CHAPITRE XIII Ce qui détruit cette liberté.

Là, où il y a du commerce, il y a des douanes. L’objet du commerce est l’exportation et l’importation des marchandises en faveur de l’Etat ; et l’objet des douanes est un certain droit sur cette même exportation, aussi en faveur de l’Etat. Il faut donc que l’Etat soit neutre entre sa douane et son commerce, et qu’il fasse en sorte que ces deux choses ne se croisent point ; et alors on y jouit de la liberté du commerce.

La finance détruit le commerce par ses injustices, par ses vexations, par l’excès de ce qu’elle impose : mais elle le détruit encore, indépendamment de cela, par les difficultés qu’elle fait naître, et les formalités qu’elle exige. En Angleterre, où les douanes sont en régie, il y a une facilité de négocier singulière : un mot d’écriture fait les plus grandes affaires ; il ne faut point que le marchand perde un temps infini, et qu’il ait des commis exprès, pour faire cesser toutes les difficultés des fermiers, ou pour s’y soumettre.
 
 
 
 

CHAPITRE XIV Des lois du commerce qui emportent la confiscation des marchandises.

La grande charte des Anglais défend de saisir et de confisquer, en cas de guerre, les marchandises des négociants étrangers, à moins que ce ne soit par représailles. Il est beau que la nation anglaise ait fait de cela un des articles de sa liberté.

Dans la guerre que l’Espagne eut avec les Anglais en 1740, elle fit une loi a qui punissait de mort ceux qui introduiraient dans les Etats d’Espagne des marchandises d’Angleterre ; elle infligeait la même peine à ceux qui porteraient dans les Etats d’Angleterre des marchandises d’Espagne. Une ordonnance pareille ne peut, je crois, trouver de modèle que dans les lois du Japon. Elle choque nos murs, l’esprit du commerce, et l’harmonie qui doit être dans la proportion des peines ; elle confond toutes les idées faisant un crime d’Etat de ce qui n’est qu’une violation de police.

a. Publiée à Cadix au mois de mars 1740.
 
 
 
 

CHAPITRE XV De la contrainte par corps.

Solon a ordonna à Athènes qu’on n’obligerait plus le corps pour dettes civiles. Il tira cette loi d’Egypte b ; Boccoris l’avait faite, et Sésostris l’avait renouvelée.

Cette loi est très bonne pour les affaires c civiles ordinaires ; mais nous avons raison de ne point l’observer dans celles du commerce. Car les négociants étant obligés de confier de grandes sommes pour des temps souvent fort courts, de les donner et de les reprendre, il faut que le débiteur remplisse toujours au temps fixé ses engagements ; ce qui suppose la contrainte par corps.

Dans les affaires qui dérivent des contrats civils ordinaires, la loi ne doit point donner la contrainte par corps ; parce qu’elle fait plus de cas de la liberté d’un citoyen, que de l’aisance d’un autre. Mais, dans les conventions qui dérivent du commerce, la loi doit faire plus de cas de l’aisance publique, que de la liberté d’un citoyen ; ce qui n’empêche pas les restrictions et les limitations que peuvent demander l’humanité et la bonne police.

a. Plutarque, au traité : Qu’il ne faut point emprunter à usure. b. Diodore, liv. I, partie II, chap. III. c. Les législateurs grecs étaient blâmables, qui avaient défendu de prendre en gage les armes et la charrue d’un homme, et permettaient de prendre l’homme même. Diodore, liv. I, part. II, chap. III.
 
 
 
 

CHAPITRE XVI Belle loi.

La loi de Genève qui exclut des magistratures, et même de l’entrée dans le grand conseil, les enfants de ceux qui ont vécu ou qui sont morts insolvables, à moins qu’ils n’acquittent les dettes de leur père, est très bonne. Elle a cet effet, qu’elle donne de la confiance pour les négociants ; elle en donne pour les magistrats ; elle en donne pour la cité même. La foi particulière y a encore la force de la foi publique.
 
 
 
 

CHAPITRE XVII Loi de Rhodes.

Les Rhodiens allèrent plus loin. Sextus Empiricus a dit que, chez eux, un fils ne pouvait se dispenser de payer les dettes de son père, en renonçant à sa succession. La loi de Rhodes était donnée à une république fondée sur le commerce : Or, je crois que la raison du commerce même y devait mettre cette limitation, que les dettes contractées par le père depuis que le fils avait commencé à faire le commerce, n’affecteraient point les biens acquis par celui-ci. Un négociant doit toujours connaître ses obligations, et se conduire à chaque instant suivant l’état de sa fortune.

a. Hippotiposes, liv. I, chap. XIV.
 
 
 
 

CHAPITRE XVIII Des juges pour le commerce.

Xénophon, au livre des Revenus, voudrait qu’on donnât des récompenses à ceux des préfets du commerce qui expédient le plus vite les procès. Il sentait le besoin de notre juridiction consulaire.

Les affaires du commerce sont très peu susceptibles de formalités. Ce sont des actions de chaque jour, que d’autres de même nature doivent suivre chaque jour. Il faut donc qu’elles puissent être décidées chaque jour. Il en est autrement des actions de la vie qui influent beaucoup sur l’avenir, mais qui arrivent rarement. On ne se marie guère qu’une fois ; on ne fait pas tous les jours des donations ou des testaments ; on n’est majeur qu’une fois.

Platon a dit que, dans une ville où il n’y a point de commerce maritime, il faut la moitié moins de lois civiles ; et cela est très vrai. Le commerce introduit dans le même pays différentes sortes de peuples, un grand nombre de conventions, d’espèces de biens, et de manières d’acquérir.

Ainsi, dans une ville commerçante, il y a moins de juges, et plus de lois.

a. Des lois, liv. VIII.
 
 
 
 

CHAPITRE XIX Que le prince ne doit point faire le commerce.

Théophile a voyant un vaisseau où il y avait des marchandises pour sa femme Théodora, le fit brûler. « Je suis empereur, lui dit-il, et vous me faites patron de galère. En quoi les pauvres gens pourront-ils gagner leur vie, si nous faisons encore leur métier ? » Il aurait pu ajouter : Qui pourra nous réprimer, si nous faisons des monopoles ? Qui nous obligera de remplir nos engagements ? Ce commerce que nous faisons, les courtisans voudront le faire ; ils seront plus avides et plus injustes que nous. Le peuple a de la confiance en notre justice ; il n’en a point en notre opulence : tant d’impôts, qui font sa misère, sont des preuves certaines de la nôtre.

a. Zonare.
 
 
 
 

CHAPITRE XX Continuation du même sujet.

Lorsque les Portugais et les Castillans dominaient dans les Indes orientales, le commerce avait des branches si riches, que leurs princes ne manquèrent pas de s’en saisir. Cela ruina leurs établissements dans ces parties-là.

Le vice-roi de Goa accordait à des particuliers des privilèges exclusifs. On n’a point de confiance en de pareilles gens ; le commerce est discontinué par le changement perpétuel de ceux à qui on le confie ; personne ne ménage ce commerce, et ne se soucie de le laisser perdu à son successeur ; le profit reste dans des mains particulières, et ne s’étend pas assez.
 
 
 
 

CHAPITRE XXI Du commerce de la noblesse, dans la monarchie.

Il est contre l’esprit du commerce que la noblesse le fasse dans la monarchie. « Cela serait pernicieux aux villes, disent a les empereurs Honorius et Théodose, et ôterait entre les marchands et les plébéiens la facilité d’acheter et de vendre. »

Il est contre l’esprit de la monarchie que la noblesse y fasse le commerce. L’usage qui a permis en Angleterre le commerce à la noblesse, est une des choses qui ont le plus contribué à y affaiblir le gouvernement monarchique.

a. Leg. nobiliores, cod. de commerc. et Leg. ult. cod. de rescind. vendit.
 
 
 
 

CHAPITRE XXII Réflexion particulière.

Des gens frappés de ce qui se pratique dans quelques Etats, pensent qu’il faudrait qu’en France il y eût des lois qui engageassent les nobles à faire le commerce. Ce serait le moyen d’y détruire la noblesse, sans aucune utilité pour le commerce. La pratique de ce pays est très sage : Les négociants n’y sont pas nobles ; mais ils peuvent le devenir. Ils ont l’espérance d’obtenir la noblesse, sans en avoir l’inconvénient actuel. Ils n’ont pas de moyen plus sûr de sortir de leur profession que de la bien faire, ou de la faire avec bonheur ; chose qui est ordinairement attachée à la suffisance.

Les lois qui ordonnent que chacun reste dans sa profession, et la fasse passer à ses enfants, ne sont et ne peuvent être utiles que dans les Etats a despotiques, où personne ne peut, ni ne doit avoir d’émulation.

Qu’on ne dise pas que chacun fera mieux sa profession lorsqu’on ne pourra pas la quitter pour une autre. Je dis qu’on fera mieux sa profession, lorsque ceux qui y auront excellé espéreront de parvenir à une autre.

L’acquisition qu’on peut faire de la noblesse à prix d’argent encourage beaucoup les négociants à se mettre en état d’y parvenir. Je n’examine pas si l’on fait bien de donner ainsi aux richesses le prix de la vertu : il y a tel gouvernement où cela peut être très utile.

En France, cet état de la robe qui se trouve entre la grande noblesse et le peuple ; qui, sans avoir le brillant de celle-là, en a tous les privilèges ; cet Etat qui laisse les particuliers dans la médiocrité, tandis que le corps dépositaire des lois est dans la gloire ; cet Etat encore dans lequel on n’a de moyen de se distinguer que par la suffisance et par la vertu ; profession honorable, mais qui en laisse toujours voir une plus distinguée : cette noblesse toute guerrière, qui pense qu’en quelque degré de richesses que l’on soit, il faut faire sa fortune ; mais qu’il est honteux d’augmenter son bien, si on ne commence par le dissiper ; cette partie de la nation, qui sert toujours avec le capital de son bien ; qui, quand elle est ruinée, donne sa place à une autre qui servira avec son capital encore ; qui va à la guerre pour que personne n’ose dire qu’elle n’y a pas été ; qui, quand elle ne peut espérer les richesses, espère les honneurs ; et, lorsqu’elle ne les obtient pas, se console, parce qu’elle a acquis de l’honneur : toutes ces choses ont nécessairement contribué à la grandeur de ce royaume. Et si, depuis deux ou trois siècles, il a augmenté sans cesse sa puissance, il faut attribuer cela à la bonté de ses lois, non pas à la fortune, qui n’a pas ces sortes de confiance.

a. Effectivement cela y est souvent ainsi établi.
 
 
 
 

CHAPITRE XXIII A quelles nations il est désavantageux de faire le commerce.

Les richesses consistent en fonds de terre, ou en effets mobiliers : les fonds de terre de chaque pays sont ordinairement possédés par ses habitants. La plupart des Etats ont des lois qui dégoûtent les étrangers de l’acquisition de leurs terres ; il n’y a même que la présence du maître qui les fasse valoir : ce genre de richesses appartient donc à chaque Etat en particulier. Mais les effets mobiliers, comme l’argent, les billets, les lettres de change, les actions sur les compagnies, les vaisseaux, toutes les marchandises, appartiennent au monde entier, qui, dans ce rapport, ne compose qu’un seul Etat, dont toutes les sociétés sont les membres : le peuple qui possède le plus de ces effets mobiliers de l’univers, est le plus riche. Quelques Etats en ont une immense quantité : ils les acquièrent chacun par leurs denrées, par le travail de leurs ouvriers, par leur industrie, par leurs découvertes, par le hasard même. L’avarice des nations se dispute les meubles de tout l’univers. Il peut se trouver un Etat si malheureux, qu’il sera privé des effets des autres pays, et même encore de presque tous les siens : les propriétaires des fonds de terre n’y seront que les colons des étrangers. Cet Etat manquera de tout, et ne pourra rien acquérir, il vaudrait bien mieux qu’il n’eût de commerce avec aucune nation du monde : c’est le commerce qui, dans les circonstances où il se trouvait, l’a conduit à la pauvreté.

Un pays qui envoie toujours moins de marchandises ou de denrées qu’il n’en reçoit, se met lui-même en équilibre en s’appauvrissant : il recevra toujours moins, jusqu’à ce que, dans une pauvreté extrême, il ne reçoive plus rien

Dans les pays de commerce, l’argent qui s’est tout à coup évanoui, revient, parce que les Etats qui l’ont reçu le doivent : dans les Etats dont nous parlons, l’argent ne revient jamais, parce que ceux qui l’ont pris ne doivent rien.

La Pologne servira ici d’exemple. Elle n’a presque aucune des choses que nous appelons les effets mobiliers de l’univers, si ce n’est le blé de ses terres. Quelques seigneurs possèdent des provinces entières ; ils pressent le laboureur pour avoir une plus grande quantité de blé qu’ils puissent envoyer aux étrangers, et se procurer les choses que demande leur luxe. Si la Pologne ne commerçait avec aucune nation, ses peuples seraient plus heureux. Ses grands, qui n’auraient que leur blé, le donneraient à leurs paysans pour vivre ; de trop grands domaines leur seraient à charge, ils les partageraient à leurs paysans ; tout le monde, trouvant des peaux ou des laines dans ses troupeaux, il n’y aurait plus une dépense immense à faire pour les habits ; les grands, qui aiment toujours le luxe, et qui ne le pourraient trouver que dans leur pays, encourageraient les pauvres au travail. Je dis que cette nation serait plus florissante, à moins qu’elle ne devînt barbare : chose que les lois pourraient prévenir.

Considérons à présent le Japon. La quantité excessive de ce qu’il peut recevoir produit la quantité excessive de ce qu’il peut envoyer : les choses seront en équilibre, comme si l’importation et l’exportation étaient modérées et d’ailleurs cette espèce d’enflure produira à l’Etat mille avantages : il y aura plus de consommation, plus de choses sur lesquelles les arts peuvent s’exercer, plus d’hommes employés, plus de moyens d’acquérir de la puissance. Il peut arriver des cas où l’on ait besoin d’un secours prompt, qu’un Etat si plein peut donner plutôt qu’un autre. Il est difficile qu’un pays n’ait des choses superflues : mais c’est la nature du commerce de rendre les choses superflues utiles, et les utiles nécessaires. L’Etat pourra donc donner les choses nécessaires à un plus grand nombre de sujets.

Disons donc que ce ne sont point les nations qui n’ont besoin de rien qui perdent à faire le commerce ; ce sont celles qui ont besoin de tout. Ce ne sont point les peuples qui se suffisent à eux-mêmes, mais ceux qui n’ont rien chez eux, qui trouvent de l’avantage à ne trafiquer avec personne.

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DE L’ESPRIT DES LOIS

QUATRIÈME PARTIE

LIVRE XXI

DES LOIS, DANS LE RAPPORT QU’ELLES ONT AVEC LE COMMERCE, CONSIDÉRÉ DANS LES RÉVOLUTIONS QU’IL A EUES DANS LE MONDE

CHAPITRE PREMIER

Quelques considérations générales.

Quoique le commerce soit sujet à de grandes révolutions, il peut arriver que de certaines causes physiques, la qualité du terrain ou du climat, fixent pour jamais sa nature.

Nous ne faisons aujourd’hui le commerce des Indes que par l’argent que nous y envoyons. Les Romains a y portaient toutes les années environ cinquante millions de sesterces. Cet argent, comme le nôtre aujourd’hui, était converti en marchandises qu’ils rapportaient en Occident. Tous les peuples qui ont négocié aux Indes y ont toujours porté des métaux, et en ont rapporté des marchandises.

C’est la nature même qui produit cet effet. Les Indiens ont leurs arts, qui sont adaptés à leur manière de vivre. Notre luxe ne saurait être le leur, ni nos besoins être leurs besoins. Leur climat ne leur demande, ni ne leur permet presque rien de ce qui vient de chez nous. Ils vont en grande partie nus ; les vêtements qu’ils ont, le pays les leur fournit convenables ; et leur religion, qui a sur eux tant d’empire, leur donne de la répugnance pour les choses qui nous servent de nourriture. Ils n’ont donc besoin que de nos métaux qui sont les signes des valeurs, et pour lesquels ils donnent des marchandises, que leur frugalité et la nature de leur pays leur procure en grande abondance. Les auteurs anciens qui nous ont parlé des Indes, nous les dépeignent b elles que nous les voyons aujourd’hui, quant à la police, aux manières et aux murs. Les Indes ont été, les Indes seront ce qu’elles sont à présent ; et, dans tous les temps, ceux qui négocieront aux Indes y porteront de l’argent, et n’en rapporteront pas.

a. Pline, liv. VI, chap. XXIII. b. Voyez Pline, liv. VI, chap. XIX ; et Strabon, et liv. XV.
 
 

CHAPITRE II

Des peuples d’Afrique.

La plupart des peuples des côtes de l’Afrique sont sauvages ou barbares. Je crois que cela vient beaucoup de ce que des pays presque inhabitables séparent de petits pays qui peuvent être habités. Ils sont sans industrie ; ils n’ont point d’arts ; ils ont en abondance des métaux précieux qu’ils tiennent immédiatement des mains de la nature. Tous les peuples policés sont donc en état de négocier avec eux avec avantage ; ils peuvent leur faire estimer beaucoup des choses de nulle valeur, et en recevoir un très grand prix.
 
 

CHAPITRE III

Que les besoins des peuples du midi sont différents de ceux des peuples du nord.

Il y a, dans l’Europe, une espèce de balancement entre les nations du midi et celles du nord. Les premières ont toutes sortes de commodités pour la vie, et peu de besoins ; les secondes ont beaucoup de besoins, et peu de commodités pour la vie. Aux unes, la nature a donné beaucoup, et elles ne lui demandent que peu ; aux autres, la nature donne peu, et elles lui demandent beaucoup. L’équilibre se maintient par la paresse qu’elle a donnée aux nations du midi, et par l’industrie et l’activité qu’elle a données à celles du nord. Ces dernières sont obligées de travailler beaucoup ; sans quoi, elles manqueraient de tout, et deviendraient barbares. C’est ce qui a naturalisé la servitude chez les peuples du midi : comme ils peuvent aisément se passer de richesses, ils peuvent encore mieux se passer de liberté. Mais les peuples du nord ont besoin de la liberté, qui leur procure plus de moyens de satisfaire tous les besoins que la nature leur a donnés. Les peuples du nord sont donc dans un état forcé, s’ils ne sont libres ou barbares : presque tous les peuples du midi sont, en quelque façon, dans un état violent, s’ils ne sont esclaves.
 
 

CHAPITRE IV

Principale différence du commerce des anciens, d’avec celui d’aujourd’hui.

Le monde se met, de temps en temps, dans des situations qui changent le commerce. Aujourd’hui le commerce de l’Europe se fait principalement du nord au midi. Pour lors la différence des climats fait que les peuples ont un grand besoin des marchandises les uns des autres. Par exemple, les boissons du midi portées au nord forment une espèce de commerce que les anciens n’avaient guère. Aussi la capacité des vaisseaux, qui se mesurait autrefois par muids de blé, se mesure-t-elle aujourd’hui par tonneaux de liqueurs.

Le commerce ancien que nous connaissons, se faisant d’un port de la Méditerranée à l’autre, était presque tout dans le Midi. Or les peuples du même climat ayant chez eux à peu près les mêmes choses, n’ont pas tant de besoin de commercer entre eux, que ceux d’un climat différent. Le commerce en Europe était donc autrefois moins étendu qu’il ne l’est à présent.

Ceci n’est point contradictoire avec ce que j’ai dit de notre commerce des Indes : la différence excessive du climat fait que les besoins relatifs sont nuls.
 
 

CHAPITRE V

Autres différences.

Le commerce, tantôt détruit par les conquérants, tantôt gêné par les monarques, parcourt la terre, fuit d’où il est opprimé, se repose où on le laisse respirer il règne aujourd’hui où l’on ne voyait que des déserts, des mers et des rochers ; là où il régnait, il n’y a que des déserts.

A voir aujourd’hui la Colchide, qui n’est plus qu’une vaste forêt, où le peuple, qui diminue tous les jours, ne défend sa liberté que pour se vendre en détail aux Turcs et aux Persans ; on ne dirait jamais que cette contrée eût été, du temps des Romains, pleine de villes où le commerce appelait toutes les nations du monde. On n’en trouve aucun monument dans le pays ; il n’y en a de traces que dans Pline a et Strabon b.

L’histoire du commerce est celle de la communication des peuples. Leurs destructions diverses, et de certains flux et reflux de populations et de dévastations, en forment les plus grands événements.

a. Liv. VI. b. Liv. II.
 
 

CHAPITRE VI

Du commerce des anciens.

Les trésors immenses de a Sémiramis, qui ne pouvaient avoir été acquis en un jour, nous font penser que les Assyriens avaient eux-mêmes pillé d’autres nations riches, comme les autres nations les pillèrent après.

L’effet du commerce sont les richesses, la suite des richesses le luxe, celle du luxe la perfection des arts. Les arts portés au point où on les trouve du temps de Sémiramis b, nous marquent un grand commerce déjà établi.

Il y avait un grand commerce de luxe dans les empires d’Asie. Ce serait une belle partie de l’histoire du commerce que l’histoire du luxe ; le luxe des Perses était celui des Mèdes, comme celui des Mèdes était celui des Assyriens.

Il est arrivé de grands changements en Asie. La partie de la Perse qui est au nord-est, l’Hyrcanie, la Margiane, la Bactriane, etc., étaient autrefois pleines de villes florissantes c qui ne sont plus ; et le nord d de cet empire, c’est-à-dire, l’isthme qui sépare la mer Caspienne du Pont-Euxin, était couvert de villes et de nations, qui ne sont plus encore.

Eratosthène e et Aristobule tenaient de Patrocle f, que les marchandises des Indes passaient par l’Oxus dans la mer du Pont. Marc Varron g nous dit que l’on apprit, du temps de Pompée dans la guerre contre Mithridate, que l’on allait en sept jours de l’Inde dans le pays des Bactriens, et au fleuve Icarus qui se jette dans l’Oxus ; que par là les marchandises de l’Inde pouvaient traverser la mer Caspienne, entrer de là dans l’embouchure du Cyrus ; que, de ce fleuve, il ne fallait qu’un trajet par terre de cinq jours pour aller au Phase qui conduisait dans le Pont-Euxin. C’est sans doute par les nations qui peuplaient ces divers pays, que les grands empires des Assyriens, des Mèdes et des Perses, avaient une communication avec les parties de l’Orient et de l’Occident les plus reculées.

Cette communication n’est plus. Tous ces pays ont été dévastés par les Tartares h, et cette nation destructrice les habite encore pour les infester. L’Oxus ne va plus à la mer Caspienne ; les Tartares l’ont détourné pour des raisons particulières i ; il se perd dans des sables arides.

Le Jaxarte, qui formait autrefois une barrière entre les nations policées et les nations barbares, a été tout de même détourné j par les Tartares, et ne va plus jusqu’à la mer.

Séleucus Nicator forma le projet k de joindre le Pont-Euxin à la mer Caspienne. Ce dessein, qui eût donné bien des facilités au commerce qui se faisait dans ce temps-là, s’évanouit à sa mort l. On ne sait s’il aurait pu l’exécuter dans l’isthme qui sépare les deux mers. Ce pays est aujourd’hui très peu connu ; il est dépeuplé et plein de forêts. Les eaux n’y manquent pas, car une infinité de rivières descendent du mont Caucase : mais ce Caucase, qui forme le nord de l’isthme, et qui étend des espèces de bras m au midi, aurait été un grand obstacle, surtout dans ces temps-là, où l’on n’avait point l’art de faire des écluses.

On pourrait croire que Séleucus voulait faire la jonction des deux mers dans le lieu même où le czar Pierre Ier l’a faite depuis, c’est-à-dire, dans cette langue de terre où le Tanaïs s’approche du Volga : mais le nord de la mer Caspienne n’était pas encore découvert.

Pendant que, dans les empires d’Asie, il y avait un commerce de luxe ; les Tyriens faisaient par toute la terre un commerce d’économie. Bochard a employé le premier livre de son Chanaan à faire l’énumération des colonies qu’ils envoyèrent dans tous les pays qui sont près de la mer ; ils passèrent les colonnes d’Hercule, et firent des établissements n sur les côtes de l’océan.

Dans ces temps-là, les navigateurs étaient obligés de suivre les côtes, qui étaient, pour ainsi dire, leur boussole. Les voyages étaient longs et pénibles. Les travaux de la navigation d’Ulysse ont été un sujet fertile pour le plus beau poème du monde, après celui qui est le premier de tous.

Le peu de connaissance que la plupart des peuples avaient de ceux qui étaient éloignés d’eux, favorisait les nations qui faisaient le commerce d’économie. Elles mettaient dans leur négoce les obscurités qu’elles voulaient : elles avaient tous les avantages que les nations intelligentes prennent sur les peuples ignorants.

L’Egypte éloignée, par la religion et par les murs, de toute communication avec les étrangers, ne faisait guère de commerce au-dehors : elle jouissait d’un terrain fertile et d’une extrême abondance. C’était le Japon de ces temps-là : elle se suffisait à elle-même.

Les Egyptiens furent si peu jaloux du commerce du dehors, qu’ils laissèrent celui de la mer Rouge à toutes les petites nations qui y eurent quelque port. Ils souffrirent que les Iduméens, les Juifs et les Syriens y eussent des flottes. Salomon o employa à cette navigation des Tyriens qui connaissaient ces mers.

Josephe p dit que sa nation, uniquement occupée de l’agriculture, connaissait peu la mer : aussi ne fut-ce que par occasion que les Juifs négocièrent dans la mer Rouge. Ils conquirent, sur les Iduméens, Elath et Asiongaber qui leur donnèrent ce commerce : ils perdirent ces deux villes, et perdirent ce commerce aussi.

Il n’en fut pas de même des Phéniciens : ils ne faisaient pas un commerce de luxe ; ils ne négociaient point par la conquête : leur frugalité, leur habileté, leur industrie, leurs périls, leurs fatigues, les rendaient nécessaires à toutes les nations du monde.

Les nations voisines de la mer Rouge ne négociaient que dans cette mer et celle d’Afrique. L’étonnement de l’univers à la découverte de la mer des Indes, faite sous Alexandre, le prouve assez. Nous avons dit q qu’on porte toujours aux Indes des métaux précieux, et que l’on n’en rapporte point r : les flottes juives, qui rapportaient par la mer Rouge de l’or et de l’argent, revenaient d’Afrique, et non pas des Indes.

Je dis plus : cette navigation se faisait sur la côte orientale de l’Afrique : et l’état où était la marine pour lors prouve assez qu’on n’allait pas dans des lieux bien reculés.

Je sais que les flottes de Salomon et de Jozaphat ne revenaient que la troisième année : mais je ne vois pas que la longueur du voyage prouve la grandeur de l’éloignement.

Pline et Strabon nous disent que le chemin qu’un navire des Indes et de la mer Rouge, fabriqué de joncs, faisait en vingt jours, un navire grec ou romain le faisait sept s. Dans cette proportion, un voyage d’un an pour les flottes grecques et romaines était à peu près de trois pour celles de Salomon.

Deux navires d’une vitesse inégale ne font pas leur voyage dans un temps proportionné à leur vitesse : la lenteur produit souvent une plus grande lenteur. Quand il s’agit de suivre les côtes, et qu’on se trouve sans cesse dans une différente position ; qu’il faut attendre un bon vent pour sortir d’un golfe, en avoir un autre pour aller en avant, un navire bon voilier profite de tous les temps favorables ; tandis que l’autre reste dans un endroit difficile, et attend plusieurs jours un autre changement.

Cette lenteur des navires des Indes qui, dans un temps égal, ne pouvaient faire que le tiers du chemin que faisaient les vaisseaux grecs et romains, peut s’expliquer par ce que nous voyons aujourd’hui dans notre marine. Les navires des Indes, qui étaient de jonc, tiraient moins d eau que les vaisseaux grecs et romains, qui étaient de bois, et joints avec du fer.

On peut comparer ces navires des Indes à ceux de quelques nations d’aujourd’hui, dont les ports ont peu de fond tels sont ceux de Venise, et même en général de l’Italie t, de la mer Baltique, et de la province de Hollande u. Leurs navires, qui doivent en sortir et y rentrer, sont d’une fabrique ronde et large de fond ; au lieu que les navires d’autres nations qui ont de bons ports sont, par le bas, d’une forme qui les fait entrer profondément dans l’eau. Cette mécanique fait que ces derniers navires naviguent plus près du vent, et que les premiers ne naviguent presque que quand ils ont le vent en poupe. Un navire qui entre beaucoup dans l’eau navigue vers le même côté à presque tous les vents : ce qui vient de la résistance que trouve dans l’eau le vaisseau poussé par le vent, qui fait un point d’appui ; et de la forme longue du vaisseau qui est présenté au vent par son côté, pendant que, par l’effet de la figure du gouvernail, on tourne la proue vers le côté que l’on se propose ; en sorte qu’on peut aller très près du vent, c’est-à-dire, très près du côté d’où vient le vent. Mais, quand le navire est d’une figure ronde et large de fond, et que par conséquent il enfonce peu dans l’eau, il n’y a plus de point d’appui ; le vent chasse le vaisseau, qui ne peut résister, ni guère aller que du côté opposé au vent. D’où il suit que les vaisseaux d’une construction ronde de fond sont plus lents dans leurs voyages : 1° ils perdent beaucoup de temps à attendre le vent, surtout s’ils sont obligés de changer souvent de direction ; 2° ils vont plus lentement ; parce que, n’ayant pas de point d’appui, ils ne sauraient porter autant de voiles que les autres. Que si, dans un temps où la marine s’est si fort perfectionnée ; dans un temps où les arts se communiquent ; dans un temps où l’on corrige, par l’art, et les défauts de la nature, et les défauts de l’art même, on sent ces différences, que devait-ce être dans la marine des anciens ?

Je ne saurais quitter ce sujet. Les navires des Indes étaient petits, et ceux des Grecs et des Romains, si l’on en excepte ces machines que l’ostentation fit faire, étaient moins grands que les nôtres. Or, plus un navire est petit, plus il est en danger dans les gros temps. Telle tempête submerge un navire, qui ne ferait que le tourmenter, s’il était plus grand. Plus un corps en surpasse un autre en grandeur, plus sa surface est relativement petite : d’où il suit que, dans un petit navire, il y a une moindre raison, c’est-à-dire, une plus grande différence de la surface du navire au poids ou à la charge qu’il peut porter, que dans un grand. On sait que, par une pratique à peu près générale, on met dans un navire une charge d un poids égal à celui de la moitié de l’eau qu’il pourrait contenir. Supposons qu’un navire tint huit cents tonneaux d’eau, sa charge serait de quatre cents tonneaux ; celle d’un navire qui ne tiendrait que quatre cents tonneaux d’eau serait de deux cents tonneaux. Ainsi la grandeur du premier navire serait, au poids qu’il porterait, comme 8 est à 4 ; et celle du second, comme 4 est à 2. Supposons que la surface du grand soit, à la surface du petit, comme 8 est à 6 ; la surface v de celui-ci fera, à son poids, comme 6 est à 2 ; tandis que la surface de celui-là ne fera, à son poids, que comme 8 est à 4 ; et les vents et les flots n’agissant que sur la surface, le grand vaisseau résistera plus, par son poids, à leur impétuosité, que le petit.

a. Diodore, liv. II. b. Ibid. c. Voyez Pline, liv. VI, chap. XVI ; et Strabon, liv. XI. d. Ibid. e. Ibid. f. L’autorité de Patrocle est considérable, comme il paraît par un récit de Strabon, liv. II. g. Dans Pline, liv. VI, chap. XVII. Voyez aussi Strabon, liv. XI, sur le trajet des marchandises du Phase au Cyrus. h. Il faut que, depuis le temps de Ptolomée, qui nous décrit tant de rivières qui se jettent dans la partie orientale de la mer Caspienne il y ait eu de grands changements dans ce pays. La carte du tsar ne met, de ce côté-là, que la rivière d’Astrabat ; et celle de M. Bathalsi, rien du tout. i. Voyez la relation de Genkinson, dans le Recueil des voyages du Nord, t. IV. j. Je crois que de là s’est formé le lac Aral. k. Claude César, dans Pline, liv. VI, chap. II. l. Il fut tué par Ptolémée Céranus. m. Voyez Strabon, liv. XI. n. Ils fondèrent Tartèse, et s’établirent à Cadix. o. Livre III des Rois, chap. IX ; Paralip., liv. II, chap. VIII. p. Contre Appion. q. Au chap. I de ce livre. r. La proportion établie en Europe entre l’or et l’argent peut quelquefois faire trouver du profit à prendre dans les Indes de l’or pour de l’argent ; mais c’est peu de chose. s. Voyez Pline, liv. VI, chap. XXII ; et Strabon, liv. XV. t. Elle n’a presque que des rades : mais la Sicile a de très bons ports. u. Je dis de la province de Hollande ; car les ports de celle de Zélande sont assez profonds. v. C’est-à-dire, pour comparer les grandeurs de même genre : action ou la prise du fluide sur le navire sera, à la résistance du même navire, comme, etc.
 
 
 
 

CHAPITRE VI I

Du commerce des Grecs.

Les premiers Grecs étaient tous pirates. Minos, qui avait eu l’empire de la mer, n’avait eu peut-être que de plus grands succès dans les brigandages : son empire était borné aux environs de son île. Mais, lorsque les Grecs devinrent un grand peuple, les Athéniens obtinrent le véritable empire de la mer ; parce que cette nation commerçante et victorieuse donna la loi au monarque a le plus puissant d’alors, et abattit les forces maritimes de la Syrie, de l’île de Chypre et de la Phénicie.

Il faut que je parle de cet empire de la mer qu’eut Athènes. « Athènes, dit Xénophon b, a l’empire de la mer : mais, comme l’Attique tient à la terre, les ennemis la ravagent, tandis qu’elle fait ses expéditions au loin. Les principaux laissent détruire leurs terres, et mettent leurs biens en sûreté dans quelque île : la populace, qui n’a point de terres, vit sans aucune inquiétude. Mais, si les Athéniens habitaient une île, et avaient outre cela l’empire de la mer, ils auraient le pouvoir de nuire aux autres, sans qu’on pût leur nuire, tandis qu’ils seraient les maîtres de la mer. » Vous diriez que Xénophon a voulu parler de l’Angleterre.

Athènes remplie de projets de gloire ; Athènes qui augmentait la jalousie, au lieu d’augmenter l’influence ; plus attentive à étendre son empire maritime, qu’à en jouir ; avec un tel gouvernement politique, que le bas peuple se distribuait les revenus publics, tandis que les riches étaient dans l’oppression ; ne fit point ce grand commerce que lui promettaient le travail de ses mines, la multitude de ses esclaves, le nombre de ses gens de mer, son autorité sur les villes grecques, et, plus que tout cela, les belles institutions de Solon. Son négoce fut presque borné à la Grèce et au Pont-Euxin, d’où elle tira sa subsistance.

Corinthe fut admirablement bien située : elle sépara deux mers, ouvrit et ferma le Péloponnèse, et ouvrit et ferma la Grèce. Elle fut une ville de la plus grande importance, dans un temps où le peuple grec était un monde, et les villes grecques des nations. Elle fit un plus grand commerce qu’Athènes. Elle avait un port pour recevoir les marchandises d’Asie ; elle en avait un autre pour recevoir celles d’Italie : car, comme il y avait de grandes difficultés à tourner le promontoire Malée, où des vents c opposés se rencontrent et causent des naufrages, on aimait mieux aller à Corinthe, et l’on pouvait même faire passer par terre les vaisseaux d’une mer à l’autre. Dans aucune ville on ne porta si loin les ouvrages de l’art. La religion acheva de corrompre ce que son opulence lui avait laissé de murs. Elle érigea un temple à Vénus, où plus de mille courtisanes furent consacrées. C’est de ce séminaire que sortirent la plupart de ces beautés célèbres dont Athénée a osé écrire l’histoire.

Il paraît que, du temps d’Homère, l’opulence de la Grèce était à Rhodes, à Corinthe et à Orcomène. « Jupiter, dit-il d , aima les Rhodiens, et leur donna de grandes richesses. » Il donne à Corinthe e l’épithète de riche. De même, quand il veut parler des villes qui ont beaucoup d’or, il cite Orcomène f, qu’il joint à Thèbes d’Egypte. Rhodes et Corinthe conservèrent leur puissance, et Orcomène la perdit. La position d’Orcomène, près de l’Hellespont, de la Propontide et du Pont-Euxin, fait naturellement penser qu’elle tirait ses richesses d’un commerce sur les côtes de ces mers, qui avait donné lieu à la fable de la toison d’or : Et effectivement le nom de Miniares est donné à Orcomène g et encore aux Argonautes. Mais, comme dans la suite ces mers devinrent plus connues ; que les Grecs y établirent un très grand nombre de colonies ; que ces colonies négocièrent avec les peuples barbares ; qu’elles communiquèrent avec leur métropole ; Orcomène commença à déchoir, et elle rentra dans la foule des autres villes grecques.

Les Grecs, avant Homère, n’avaient guère négocié qu’entre eux, et chez quelque peuple barbare ; mais ils étendirent leur domination, à mesure qu’ils formèrent de nouveaux peuples. La Grèce était une grande péninsule dont les caps semblaient avoir fait reculer les mers, et les golfes s’ouvrir de tous côtés, comme pour les recevoir encore. Si l’on jette les yeux sur la Grèce, on verra, dans un pays assez resserré, une vaste étendue de côtes. Ses colonies innombrables faisaient une immense circonférence autour d’elle ; et elle y voyait, pour ainsi dire, tout le monde qui n’était pas barbare. Pénétra-t-elle en Sicile et en Italie ? elle y forma des nations. Navigua-t-elle vers les mers du Pont, vers les côtes de l’Asie mineure, vers celles d’Afrique ? elle en fit de même. Ses villes acquirent de la prospérité, à mesure qu’elles se trouvèrent près de nouveaux peuples. Et, ce qu’il y avait d’admirable, des îles sans nombre, situées comme en première ligne l’entouraient encore.

Quelles causes de prospérité pour la Grèce, que des jeux qu’elle donnait, pour ainsi dire, à l’univers ; des temples, où tous les rois envoyaient des offrandes ; des fêtes, où l’on assemblait de toutes parts ; des oracles, qui faisaient l’attention de toute la curiosité humaine ; enfin, le goût et les arts portés à un point, que de croire les surpasser, sera toujours ne les pas connaître ?

a. Le roi de Perse. b. De republ. athen. c. Voyez Strabon, liv. VIII. d. Iliade, liv. II. e. Ibid. f. Ibid., liv. I, v. 381. Voyez Strabon, liv. IX, p. 414, éd. de 1620. g. Strabon, liv. IX, p. 414.
 
 

CHAPITRE VIII

D’Alexandre. Sa conquête.

Quatre événements arrivés sous Alexandre firent, dans le commerce, une grande révolution ; la prise de Tyr, la conquête de l’Egypte, celle des Indes, et la découverte de la mer qui est au midi de ce pays.

L’empire des Perses s’étendait jusqu’à l’Indus a. Longtemps avant Alexandre, Darius b avait envoyé des navigateurs qui descendirent ce fleuve, et allèrent jusqu’à la mer Rouge. Comment donc les Grecs furent-ils les premiers qui firent par le midi le commerce des Indes ? Comment les Perses ne l’avaient-ils pas fait auparavant ? Que leur servaient des mers qui étaient si proches d’eux, des mers qui baignaient leur empire ? Il est vrai qu’Alexandre conquit les Indes : mais faut-il conquérir un pays pour y négocier ? J’examinerai ceci.

L’Ariane c, qui s’étendait depuis le golfe Persique jusqu’à l’Indus, et de la mer du midi jusqu’aux montagnes des Paropamisades, dépendait bien en quelque façon de l’empire des Perses : mais, dans sa partie méridionale, elle était aride, brûlée, inculte et barbare. La tradition d portait que les armées de Sémiramis et de Cyrus avaient péri dans ces déserts : et Alexandre, qui se fit suivre par sa flotte, ne laissa pas d’y perdre une grande partie de son armée. Les Perses laissaient toute la côte au pouvoir des icthyophages e, des Orittes, et autres peuples barbares. D’ailleurs, les Perses n’étaient pas navigateurs, et leur religion même leur ôtait toute idée de commerce maritime f. La navigation que Darius fit faire sur l’Indus et la mer des Indes, fut plutôt une fantaisie d’un prince qui veut montrer sa puissance, que le projet réglé d’un monarque qui veut l’employer. Elle n’eut de suite, ni pour le commerce, ni pour la marine ; et, si l’on sortit de l’ignorance, ce fut pour y retomber.

Il y a plus : il était reçu g, avant l’expédition d’Alexandre, que la partie méridionale des Indes était inhabitable h : ce qui suivait de la tradition que Sémiramis i n’en avait ramené que vingt hommes, et Cyrus que sept.

Alexandre entra par le nord. Son dessein était de marcher vers l’orient : mais, ayant trouvé la partie du midi pleine de grandes nations, de villes et de rivières, il en tenta la conquête, et la fit.

Pour lors, il forma le dessein d’unir les Indes avec l’occident par un commerce maritime, comme il les avait unies Dar des colonies qu’il avait établies dans les terres.

Il fit construire une flotte sur l’Hydaspe, descendit cette rivière, entra dans l’Indus, et navigua jusqu’à son embouchure. Il laissa son armée et sa flotte à Patale, alla lui-même avec quelques vaisseaux reconnaître la mer, marqua les lieux où il voulut que l’on construisît des ports, des havres, des arsenaux. De retour à Patale, il se sépara de sa flotte, et prit la route de terre, pour lui donner du secours, et en recevoir. La flotte suivit la côte depuis l’embouchure de l’Indus, le long du rivage des pays des Orittes, des icthyophages, de la Caramanie et de la Perse. Il fit creuser des puits, bâtir des villes ; il défendit aux icthyophages j de vivre de poisson ; il voulait que les bords de cette mer fussent habités par des nations civilisées. Néarque et Onésicrite ont fait le journal de cette navigation, qui fut de dix mois. Ils arrivèrent à Suse ; ils y trouvèrent Alexandre qui donnait des fêtes à son armée.

Ce conquérant avait fondé Alexandrie, dans la vue de s’assurer de l’Egypte : C’était une clef pour l’ouvrir, dans le lieu même où les rois ses prédécesseurs avaient une clef pour la fermer k : Et il ne songeait point à un commerce dont la découverte de la mer des Indes pouvait seule lui faire naître la pensée.

Il paraît même qu’après cette découverte, il n’eut aucune vue nouvelle sur Alexandrie. Il avait bien, en général, le projet d’établir un commerce entre les Indes et les parties occidentales de son empire : mais, pour le projet de faire ce commerce par l’Egypte, il lui manquait trop de connaissances pour pouvoir le former. Il avait vu l’Indus, il avait vu le Nil ; mais il ne connaissait point les mers d’Arabie, qui sont entre deux. A peine fut-il arrivé des Indes, qu’il fit construire de nouvelles flottes, et navigua l sur l’Euléus, le Tigre, l’Euphrate et la mer : il ôta les cataractes que les Perses avaient mises sur ces fleuves : il découvrit que le sein persique était un golfe de l’océan. Comme il alla reconnaître m cette mer, ainsi qu’il avait reconnu celle des Indes ; comme il fit construire un port à Babylone pour mille vaisseaux, et des arsenaux ; comme il envoya cinq cents talents en Phénicie et en Syrie, pour en faire venir des nautoniers, qu’il voulait placer dans les colonies qu’il répandait sur les côtes ; comme enfin il fit des travaux immenses sur l’Euphrate et les autres fleuves de l’Assyrie, on ne peut douter que son dessein ne fût de faire le commerce des Indes par Babylone et le golfe Persique.

Quelques gens, sous prétexte qu’Alexandre voulait conquérir l’Arabie n, ont dit qu’il avait formé le dessein d’y mettre le siège de son empire : mais, comment aurait-il choisi un lieu qu’il ne connaissait pas o ? D’ailleurs, c’était le pays du monde le plus incommode : il se serait séparé de son empire. Les califes, qui conquirent au loin, quittèrent d’abord l’Arabie, pour s’établir ailleurs.

a. Strabon, liv. XV. b. HÉRODOTE, in Melpomene. c. Strabon, liv. XV. d. Ibid. e. Pline, liv. VI, chap. XXIII ; Strabon, liv. XV. f. Pour ne point fouiller les éléments, ils ne naviguaient pas sur les fleuves. M. HIDDE, Religion des Perses. Encore aujourd’hui ils n’ont point de commerce maritime, et ils traitent d’athées ceux qui vont sur mer. g. Strabon, liv. XV. h. HÉRODOTE, in Melpomene, dit que Darius conquit les Indes. Cela ne peut être entendu que de l’Ariane : encore ne fut-ce qu’une conquête en idée. i. Strabon, liv. XV. j. Ceci ne saurait s’entendre de tous les icthyophages, qui habitaient une côte de dix milles stades. Comment Alexandre aurait-il pu leur donner la subsistance ? Comment se serait-il fait obéir ? Il ne peut être ici question que de quelques peuples particuliers Néarque dans le livre Rerum indicarum, dit, qu’à l’extrémité de cette côte du côté de la Perse, il avait trouvé les peuples moins icthyophages. Je croirais que l’ordre d’Alexandre regardait cette contrée, ou quelque autre encore plus voisine de la Perse. k. Alexandrie fut fondée dans une plage appelée Racotis. Les anciens rois y tenaient une garnison, pour défendre l’entrée du pays aux étrangers, et surtout aux Grecs, qui étaient, comme on sait, de grands pirates. Voyez Pline, livre VI, chap. x, et Strabon, liv. XVIII. l. ARRIEN, De expeditione Alexandri, lib. VII. m. Ibid. n. Strabon, liv. XVI, à la fin. o. Voyant la Babylonie inondée, il regardait l’Arabie, qui en est proche, comme une île. Aristobule, dans Strabon, liv. XVI.
 
 

CHAPITRE IX

Du commerce des rois grecs, après Alexandre.

Lorsque Alexandre conquit l’Egypte, on connaissait très peu la mer Rouge, et rien de cette partie de l’océan qui se joint à cette mer, et qui baigne d’un côté la côte d’Afrique, et de l’autre celle de l’Arabie : on crut même depuis qu’il était impossible de faire le tour de la presqu’île d’Arabie. Ceux qui l’avaient tenté de chaque côté avaient abandonné leur entreprise. On disait a : «Comment serait-il possible de naviguer au midi des côtes de l’Ariabe, puisque l’armée de Cambyse, qui la traversa du côté du nord, périt presque toute ; et que celle que Ptolomée, fils de Lagus, envoya au secours de Séleucus Nicator à Babylone, souffrit des maux incroyables, et, à cause de la chaleur, ne put marcher que la nuit ? »

Les Perses n’avaient aucune sorte de navigation. Quand ils conquirent l’Egypte, ils y apportèrent le même esprit qu’ils avaient eu chez eux : et la négligence fut si extraordinaire, que les rois grecs trouvèrent que non seulement les navigateurs des Tyriens, des Iduméens et des Juifs dans l’océan étaient ignorées ; mais que celles même de la mer Rouge l’étaient. Je crois que la destruction de la première Tyr par Nabuchodonosor, et celle de plusieurs petites nations et villes voisines de la mer Rouge, firent perdre les connaissances que l’on avait acquises.

L’Egypte, du temps des Perses, ne confrontait point à la mer Rouge : elle ne contenait b que cette lisière de terre longue et étroite que le Nil couvre par ses inondations, et qui est resserrée des deux côtés par des chaînes de montagnes. Il fallut donc découvrir la mer Rouge une seconde fois, et l’océan une seconde fois ; et cette découverte appartint à la curiosité des rois grecs.

On remonta le Nil ; on fit la chasse des éléphants dans les pays qui sont entre le Nil et la mer ; on découvrit les bords de cette mer par les terres : Et, comme cette découverte se fit sous les Grecs, les noms en sont grecs, et les temples sont consacrés c à des divinités grecques.

Les Grecs d’Egypte purent faire un commerce très étendu : ils étaient maîtres des ports de la mer Rouge ; Tyr, rivale de toute nation commerçante, n’était plus ; ils n’étaient point gênés par les anciennes d superstitions du pays ; l’Egypte était devenue le centre de l’univers.

Les rois de Syrie laissèrent à ceux d’Egypte le commerce méridional des Indes, et ne s’attachèrent qu’à ce commerce septentrional qui se faisait par l’Oxus et la mer Caspienne. On croyait, dans ces temps-là, que cette mer était une partie de l’océan septentrional e et Alexandre, quelque temps avant sa mort, avait fait construire f une flotte, pour découvrir si elle communiquait à l’océan par le Pont-Euxin, ou par quelque autre mer orientale vers les Indes. Après lui, Séleucus et Antiochus eurent une attention particulière à la reconnaître : ils y entretinrent des flottes g. Ce que Séleucus reconnut fut appelé mer Séleucide : ce qu’Antiochus découvrit fut appelé mer Anthiochide Attentifs aux projets qu’ils pouvaient avoir de ce côté-là, ils négligèrent les mers du midi ; soit que les Ptolomées, par leurs flottes sur la mer Rouge, s’en fussent déjà procuré l’empire ; soit qu’ils eussent découvert dans les Perses un éloignement invincible pour la marine. La côte du midi de la Perse ne fournissait point de matelots ; on n’y en avait vu que dans les derniers moments de la vie d’Alexandre. Mais les rois d’Egypte, martre de l’île de Chypre, de la Phénicie, et d’un grand nombre de places sur les côtes de l’Asie mineure, avaient toutes sortes de moyens pour faire des entreprises de mer. Ils n’avaient point à contraindre le génie de leurs sujets ; ils n’avaient qu’à le suivre.

On a de la peine à comprendre l’obstination des anciens à croire que la mer Caspienne était une partie de l’océan. Les expéditions d’Alexandre, des rois de Syrie, des Parthes et des Romains, ne purent leur faire changer de pensée : c’est qu’on revient de ses erreurs le plus tard qu’on peut. D’abord on ne connut que le midi de la mer Caspienne ; on la prit pour l’océan : A mesure que l’on avança le long de ses bords du côté du nord, on crut encore que c’était l’océan qui entrait dans les terres : En suivant les côtes, on n’avait reconnu, du côté de l’est, que jusqu’au Jaxarte ; et, du côté de l’ouest, que jusqu’aux extrémités de l’Albanie La mer, du côté du nord, était vaseuse h, et par conséquent très peu propre à la navigation Tout cela fit que l’on ne vit jamais que l’océan

L’armée d’Alexandre n’avait été, du côté de l’orient, que jusqu’à l’Hypanis, qui est la dernière des rivières qui se jettent dans l’Indus Ainsi, le premier commerce que les Grecs eurent aux Indes se fit dans une très petite partie du pays. Séleucus Nicator pénétra jusqu’au Gange i ; et par-là on découvrit la mer où ce fleuve se jette, c’est-à-dire, le golfe de Bengale. Aujourd’hui l’on découvre les terres par les voyages de mer ; autrefois on découvrait les mers par la conquête des terres.

Strabon j, malgré le témoignage d’Appollodore, parait douter que les rois k grecs de Bactriane soient allés plus loin que Séleucus et Alexandre. Quand il serait vrai qu’ils n’auraient pas été plus loin vers l’orient que Séleucus, ils allèrent plus loin vers le midi : ils découvrirent l Siger et des ports dans le Malabar, qui donnèrent lieu à la navigation dont je vais parler.

Pline m nous apprend qu’on prit successivement trois routes pour faire la navigation des Indes. D’abord, on alla, du promontoire de Siagre, à l’île de Patalène, qui est à l’embouchure de l’Indus : on voit que c’était la route qu’avait tenue la flotte d’Alexandre. On prit ensuite un chemin plus court n et plus sûr ; et on alla, du même promontoire, à Siger. Ce Siger ne peut être que le royaume de Siger dont parle Strabon o, que les rois grecs de Bactriane découvrirent. Pline ne peut dire que ce chemin fût plus court, que parce qu’on le faisait en moins de temps ; car Siger devait être plus reculé que l’Indus, puisque les rois de Bactriane le découvrirent. Il fallait donc que l’on évitât par-là le détour de certaines côtes, et que l’on profitât de certains vents. Enfin, les marchands prirent une troisième route : ils se rendaient à Canes ou à Océlis, ports situés à l’embouchure de la mer Rouge, d’où, par un vent d’ouest, on arrivait à Muziris, première étape des Indes, et de là à d’autres ports. On voit qu’au lieu d’aller de l’embouchure de la mer Rouge jusqu’à Siagre en remontant la côte de l’Arabie heureuse au nord-est, on alla directement de l’ouest à l’est, d’un côté à l’autre, par le moyen des moussons, dont on découvrit les changements en naviguant dans ces parages. Les anciens ne quittèrent les côtes, que quand ils se servirent des moussons p et des vents alizés, qui étaient une espèce de boussole pour eux.

Pline q dit qu’on partait pour les Indes au milieu de l’été, et qu’on en revenait vers la fin de décembre et au commencement de janvier. Ceci est entièrement conforme aux journaux de nos navigateurs. Dans cette partie de la mer des Indes qui est entre la presqu’île d’Afrique et celle de deçà le Gange, il y a deux moussons : la première, pendant laquelle les vents vont de l’ouest à l’est, commence au mois d’août et de septembre ; la deuxième, pendant laquelle les vents vont de l’est à l’ouest, commence en janvier. Ainsi, nous partons d’Afrique pour le Malabar dans le temps que partaient les flottes de Ptolomée, et nous en revenons dans le même temps.

La flotte d’Alexandre mit sept mois pour aller de Patale à Suze. Elle partit dans le mois de juillet, c’est-à-dire, dans un temps où aujourd’hui aucun navire n’ose se mettre en mer pour revenir des Indes. Entre l’une et l’autre mousson, il y a un intervalle de temps pendant lequel les vents varient ; et où un vent de nord, se mêlant avec les vents ordinaires, cause, surtout auprès des côtes, d’horribles tempêtes. Cela dure les mois de juin, de juillet et d’août. La flotte d’Alexandre, partant de Patale au mois de juillet, essuya bien des tempêtes, et le voyage fut long, parce qu’elle navigua dans une mousson contraire.

Pline dit qu’on partait pour les Indes à la fin de l’été : ainsi on employait le temps de la variation de la mousson à faire le trajet d’Alexandrie à la mer Rouge.

Voyez, je vous prie, comment on se perfectionna peu à peu dans la navigation. Celle que Darius fit faire, pour descendre l’Indus et aller à la mer Rouge, fut de deux ans et demi r. La flotte d’Alexandre s descendant l’Indus, arriva à Suze dix mois après, ayant navigué trois mois sur l’Indus, et sept sur la mer des Indes. Dans la suite, le trajet de la côte de Malabar à la mer Rouge se fit en quarante jours t.

Strabon, qui rend raison de l’ignorance où l’on était des pays qui sont entre l’Hypanis et le Gange, dit que, parmi les navigateurs qui vont de l’Egypte aux Indes, il y en a peu qui aillent jusqu’au Gange. Effectivement, on voit que les flottes n’y allaient pas ; elles allaient, par les moussons de l’ouest à l’est, de l’embouchure de la mer Rouge à la côte de Malabar. Elles s’arrêtaient dans les étapes qui y étaient, et n’allaient point faire le tour de la presqu’île deçà le Gange par le cap de Comorin et la côte de Coromandel. Le plan de la navigation des rois d’Egypte et des Romains était de revenir la même année u.

Ainsi il s’en faut bien que le commerce des Grecs et des Romains aux Indes ait été aussi étendu que le nôtre ; nous qui connaissons des pays immenses qu’ils ne connaissaient pas ; nous qui faisons notre commerce avec toutes les nations indiennes, et qui commerçons même pour elles et naviguons pour elles.

Mais ils faisaient ce commerce avec plus de facilité que nous : et, si l’on ne négociait aujourd’hui que sur la côte du Guzarat et du Malabar ; et que, sans aller chercher les îles du midi, on se contentât des marchandises que les insulaires viendraient apporter, il faudrait préférer la route de l’Egypte à celle du cap de Bonne-Espérance. Strabon v dit que l’on négociait ainsi avec les peuples de la Taprobane.

a. Voyez le livre Rerum indicarum. b. Strabon, liv. XVI. c. Ibid. d. Elles leur donnaient de l’horreur pour les étrangers. e. Pline, liv. II, chap. LXVIII ; et liv. VI, chap. IX et XII ; Strabon liv. XI ; ARRIEN, De l’expédition d’Alexandre, liv. III, p. 74, et liv. V, p. 104. f. ARRIEN, De l’expédition d’Alexandre, liv. VII. g. Pline, liv. II, chap. LXIV. h. Voyez la carte du czar. i. Pline, liv. VI, chap. XVII. j. Liv. XV. k. Les Macédoniens, de la Bactriane, des Indes et de l’Ariane, s’étant séparés du royaume de Syrie, formèrent un grand Etat. l. Apollonius Adrarnittin, dans Strabon, liv. XI. m. Liv. VI, chap. XXIII. n. Pline, liv. VI, chap. XXIII. o. Liv. XI, Sigertidis regnum. p. Les moussons soufflent une partie de l’année d’un côté, et une partie de l’année de l’autre. les vents alizés soufflent du même côté toute l’année. q. Liv. VI, chap. XXIII. r. HÉRODOTE, in Melpomene. s. Pline, liv. VI, chap. XXIII. t. Ibid. u. Ibid. v. Liv. XV.
 
 

CHAPITRE X

Du tour de l’Afrique.

On trouve, dans l’histoire, qu’avant la découverte de la boussole, on tenta quatre fois de faire le tour de l’Afrique. Des Phéniciens envoyés par Nécho b et Eudoxe a, fuyant la colère de Ptolémée Lature, partirent de la mer Rouge, et réussirent. Sataspe c sous Xerxès, et Hannon qui fut envoyé par les Carthaginois, sortirent des colonnes d’Hercule, et ne réussirent pas.

Le point capital pour faire le tour de l’Afrique était de découvrir et de doubler le cap de Bonne-Espérance. Mais, si l’on partait de la mer Rouge, on trouvait ce cap de la moitié du chemin plus près qu’en partant de la Méditerranée. La côte qui va de la mer Rouge au cap est plus saine que d celle qui va du cap aux colonnes d’Hercule. Pour que ceux qui partaient des colonnes d’Hercule aient pu découvrir le cap, il a fallu l’invention de la boussole, qui a fait que l’on a quitté la côte d’Afrique et qu’on a navigué dans le vaste océan e pour aller vers l’île de Sainte-Hélène ou vers la côte du Brésil. Il était donc très possible qu’on fût allé de la mer Rouge dans la Méditerranée, sans qu’on fût revenu de la Méditerranée à la mer Rouge.

Ainsi, sans faire ce grand circuit, après lequel on ne pouvait plus revenir, il était plus naturel de faire le commerce de l’Afrique orientale par la mer Rouge, et celui de la côte occidentale par les colonnes d’Hercule.

Les rois grecs d’Egypte découvrirent d’abord, dans la mer Rouge, la partie de la côte d’Afrique qui va depuis le fond du golfe où est la cité d’Heroum, jusqu’à Dira, c’est-à-dire, jusqu’au détroit appelé aujourd’hui de Babelmandel. De là, jusqu’au promontoire des Aromates situé à l’entrée de la mer Rouge f, la côte n’avait point été reconnue par les navigateurs : et cela est clair par ce que nous dit Artémidore g, que l’on connaissait les lieux de cette côte, mais qu’on en ignorait les distances ; ce qui venait de ce qu’on avait successivement connu ces ports par les terres, et sans aller de l’un à l’autre.

Au-delà de ce promontoire où commence la côte de l’océan, on ne connaissait rien, comme nous h l’apprenons d’Eratosthène et d’Artémidore.

Telles étaient les connaissances que l’on avait des côtes d’Afrique du temps de Strabon, c’est-à-dire, du temps d’Auguste. Mais, depuis Auguste, les Romains découvrirent le promontoire Raptum et le promontoire Prassum, dont Strabon ne parle pas, parce qu’ils n’étaient pas encore connus. On voit que ces deux noms sont romains.

Ptolomée le géographe vivait sous Adrien et Antonin Pie ; et l’auteur du Périple de la mer Erythrée, quel qu’il soit, vécut peu de temps après. Cependant le premier borne l’Afrique i connue au promontoire Prassum, qui est environ au quatorzième degré de latitude sud : et l’auteur du Périple j au promontoire Raptum, qui est à peu près au dixième degré de cette latitude. Il y a apparence que celui-ci prenait pour limite un lieu où l’on allait, et Ptolomée un lieu où l’on n’allait plus.

Ce qui me confirme dans cette idée, c’est que les peuples autour du Prassum étaient anthropophages k. Ptolomée, qui l nous parle d’un grand nombre de lieux entre le port des Aromates et le promontoire Raptum, laisse un vide total depuis le Raptum jusqu’au Prassum. Les grands profits de la navigation des Indes durent faire négliger celle d’Afrique. Enfin les Romains n’eurent jamais sur cette côte de navigation réglée : ils avaient découvert ces ports par les terres, et par des navires jetés par la tempête : Et, comme aujourd’hui on connaît assez bien les côtes de l’Afrique, et très mal l’intérieur m, les anciens connaissaient assez bien l’intérieur, et très mal les côtes.

J’ai dit que des Phéniciens, envoyés par Nécho et Eudoxe sous Ptolomée Lature, avaient fait le tour de l’Afrique : il faut bien que, du temps de Ptolomée le géographe, ces deux navigations fussent regardées comme fabuleuses, puisqu’il place n, depuis le sinus magnus, qui est, je crois, le golfe de Siam, une terre inconnue, qui va d’Asie en Afrique, aboutir au promontoire Prassum ; de sorte que la mer des Indes n’aurait été qu’un lac. Les anciens, qui reconnurent les Indes par le nord, s’étant avancés vers l’Orient, placèrent vers le Midi cette terre inconnue.

a. Hérodote, liv. IV. Il voulait conquérir. b. Pline, liv. II, chap. LXVII. Pomponius Mela, liv. III, chap. IX. c. HÉRODOTE, in Melpomene. d. Joignez à ceci, ce que je dis au chap. xl de ce livre, sur la navigation d’Hannon. e. On trouve dans l’océan Atlantique, aux mois d’octobre, novembre, décembre et janvier, un vent de nord-est. On passe la ligne, et, pour éluder le vent général d’est, on dirige sa route vers le sud : ou bien on entre dans la zone torride, dans les lieux où le vent souffle de l’ouest à l’est. f. Ce golfe, auquel nous donnons aujourd’hui ce nom, était appelé, par les anciens, le sein Arabique : ils appelaient mer Rouge la partie de l’océan voisine de ce golfe. g. Strabon liv. XV. h. Ibid, liv. XVI. Artémidore bornait la côte connue au lieu appelé Austricornu ; et ERATOSTHÈNE, Ad Cinnamomiferam. i. Liv. I, chap. VII ; liv. IX, chap. IX ; table IV de l’Afrique. j. On a attribué ce périple à Arrien. k. Ptolomée, liv. IV, chap. IX. l. Liv. IV, chap. VII et VIII. m. Voyez avec quelle exactitude Strabon et Ptolémée nous décrivent les diverses parties de l’Afrique. Ces connaissances venaient des diverses guerres que les deux plus puissantes nations du monde, les Carthaginois et les Romains, avaient eues avec les peuples d’Afrique, des alliances qu’ils avaient contractées, du commerce qu’ils avaient fait dans les terres. n. Liv. VII, chap. III.
 
 

CHAPITRE XI

Carthage et Marseille.

Carthage avait un singulier droit des gens ; elle faisait noyer a tous les étrangers qui trafiquaient en Sardaigne et vers les colonnes d’Hercule : Son droit politique n’était pas moins extraordinaire ; elle détendit aux Sardes de cultiver la terre, sous peine de la vie. Elle accrut sa puissance par ses richesses, et ensuite ses richesses par sa puissance. Maîtresse des côtes d’Afrique que baigne la Méditerranée, elle s’étendit le long de celles de l’océan. Hannon, par ordre du sénat de Carthage, répandit trente mille Carthaginois depuis les colonnes d’Hercule jusqu’à Cerné. Il dit que ce lieu est aussi éloigné des colonnes d’Hercule, que les colonnes d’Hercule le sont de Carthage. Cette position est très remarquable ; elle fait voir qu’Hannon borna ses établissements au vingt-cinquième degré de latitude nord, c’est-à-dire, deux ou trois degrés au-delà des îles Canaries, vers le sud.

Hannon, étant à Cerné, fit une autre navigation, dont l’objet était de faire des découvertes plus avant vers le midi. Il ne prit presque aucune connaissance du continent. L’étendue des côtes qu’il suivit fut de vingt-six jours de navigation, et il fut obligé de revenir faute de vivres. Il paraît que les Carthaginois ne firent aucun usage de cette entreprise d’Hannon. Scylax b dit qu’au-delà de Cerné, la mer n’est pas navigable c, parce qu’elle y est basse, pleine de limon et d’herbes marines : effectivement il y en a beaucoup dans ces parages d. Les marchands carthaginois dont parle Scylax, pouvaient trouver des obstacles qu’Hannon, qui avait soixante navires de cinquante rames chacun, avait vaincus. Les difficultés sont relatives ; et de plus, on ne doit pas confondre une entreprise qui a la hardiesse et la témérité pour objet, avec ce qui est l’effet d’une conduite ordinaire.

C’est un beau morceau de l’Antiquité que la relation d’Hannon : le même homme, qui a exécuté, a écrit : il ne met aucune ostentation dans ses récits. Les grands capitaines écrivent leurs actions avec simplicité, parce qu’ils sont plus glorieux de ce qu’ils ont fait, que de ce qu’ils ont dit.

Les choses sont comme le style. Il ne donne point dans le merveilleux : tout ce qu’il dit du climat, du terrain, des murs, des manières des habitants, se rapporte à ce qu’on voit aujourd’hui dans cette côte d’Afrique : il semble que c’est le journal d’un de nos navigateurs.

Hannon remarqua sur sa flotte, que, le jour, il régnait dans le continent un vaste silence ; que, la nuit, on entendait les sons de divers instruments de musique ; et qu’on voyait partout des feux, les uns plus grands, les autres moindres e. Nos relations confirment ceci : on y trouve que, le jour, ces sauvages, pour éviter l’ardeur du soleil, se retirent dans les forêts ; que, la nuit, ils font de grands feux, pour écarter les bêtes féroces ; et qu’ils aiment passionnément la danse et les instruments de musique.

Hannon nous décrit un volcan avec tous les phénomènes que fait voir aujourd’hui le Vésuve : et le récit qu’il fait de ces deux femmes velues, qui se laissèrent plutôt tuer que de suivre les Carthaginois, et dont il fit porter les peaux à Carthage, n’est pas, comme on l’a dit, hors de vraisemblance. Cette relation est d’autant plus précieuse, qu’elle est un monument punique ; et c’est parce qu’elle est un monument punique, qu’elle a été regardée comme fabuleuse. Car les Romains conservèrent leur haine contre les Carthaginois, même après les avoir détruits. Mais ce ne fut que la victoire qui décida s’il fallait dire la foi punique, ou la foi romaine.

Des modernes f ont suivi ce préjugé. Que sont devenues, disent-ils, les villes qu’Hannon nous décrit, et dont, même du temps de Pline, il ne restait pas le moindre vestige ? Le merveilleux serait qu’il en fût resté. Etait-ce Corinthe ou Athènes, qu’Hannon allait bâtir sur ces côtes ? Il laissait, dans les endroits propres au commerce, des familles carthaginoises ; et, à la hâte, il les mettait en sûreté contre les hommes sauvages et les bêtes féroces. Les calamités des Carthaginois firent cesser la navigation d’Afrique ; il fallut bien que ces familles périssent, ou devinssent sauvages. Je dis plus : quand les ruines de ces villes subsisteraient encore, qui est-ce qui aurait été en faire la découverte dans les bois et dans les marais ? On trouve pourtant, dans Scylax et dans Polybe, que les Carthaginois avaient de grands établissements sur ces côtes. Voilà les vestiges des villes d’Hannon ; il n’y en a point d’autres, parce qu’à peine y en a-t-il d’autres de Carthage même.

Les Carthaginois étaient sur le chemin des richesses : Et, s’ils avaient été jusqu’au quatrième degré de latitude nord, et au quinzième de longitude, ils auraient découvert la côte d’Or et les côtes voisines. Ils y auraient fait un commerce de toute autre importance que celui qu’on y fait aujourd’hui, que l’Amérique semble avoir avili les richesses de tous les autres pays : ils y auraient trouvé des trésors qui ne pouvaient être enlevés par les Romains.

On a dit des choses bien surprenantes des richesses de l’Espagne. Si l’on en croit Aristote g les Phéniciens, qui abordèrent à Tartèse, y trouvèrent tant d’argent, que leurs navires ne pouvaient le contenir ; et ils firent faire, de ce métal, leurs plus vils ustensiles. Les Carthaginois, au rapport de Diodore h, trouvèrent tant d’or et d’argent dans les Pyrénées, qu’ils en mirent aux ancres de leurs navires. Il ne faut point faire de fond sur ces récits populaires : voici des faits précis.

On voit, dans un fragment de Polybe cité par Strabon i, que les mines d’argent qui étaient à la source du Bétis, où quarante mille hommes étaient employés, donnaient au peuple romain vingt-cinq mille dragmes par jour : cela peut faire environ cinq millions de livres par an, à cinquante francs le marc. On appelait les montagnes où étaient ces mines, les montagnes d’argent j ; ce qui fait voir que c’était le Potosi de ces temps-là. Aujourd’hui les mines d’Hanover n’ont pas le quart des ouvriers qu’on employait dans celles d’Espagne, et elles donnent plus : mais les Romains n’ayant guère que des mines de cuivre, et peu de mines d’argent, et les Grecs ne connaissant que les mines d’Attique très peu riches, ils durent être étonnés de l’abondance de celles-là.

Dans la guerre pour la succession d’Espagne, un homme appelé le marquis de Rhodes, de qui on disait qu’il s’était ruiné dans les mines d’or, et enrichi dans les hôpitaux k, proposa à la cour de France d’ouvrir les mines des Pyrénées. Il cita les Tyriens, les Carthaginois et les Romains : on lui permit de chercher ; il chercha, il fouilla partout ; il citait toujours, et ne trouvait rien.

Les Carthaginois, maîtres du commerce de l’or et de l’argent, voulurent l’être encore de celui du plomb et de l’étain. Ces métaux étaient voiturés par terre, depuis les ports de la Gaule sur l’océan, jusqu’à ceux de la Méditerranée. Les Carthaginois voulurent les recevoir de la première main ; ils envoyèrent Himilcon, pour former l des établissements dans les îles Cassitérides, qu’on croit être celles de Silley

Ces voyages, de la Bétique en Angleterre, ont fait penser à quelques gens que les Carthaginois avaient la boussole : mais il est clair qu’ils suivaient les côtes. Je n’en veux d’autre preuve que ce que dit Himilcon, qui demeura quatre mois à aller de l’embouchure du Bétis en Angleterre : outre que la fameuse histoire m de ce pilote carthaginois, qui, voyant venir un vaisseau romain, se fit échouer pour ne lui pas apprendre la route d’Angleterre n, fait voir que ces vaisseaux étaient très près des côtes lorsqu’ils se rencontrèrent.

Les anciens pourraient avoir fait des voyages de mer qui feraient penser qu’ils avaient la boussole, quoiqu’ils ne l’eussent pas. Si un pilote s’était éloigné des côtes ; et que, pendant son voyage, il eût un temps serein ; que, la nuit, il eût toujours vu une étoile polaire, et le jour le lever et le coucher du soleil ; il est clair qu’il aurait pu se conduire comme on fait aujourd’hui par la boussole : mais ce serait un cas fortuit, et non pas une navigation réglée.

On voit, dans le traité qui finit la première guerre punique, que Carthage fut principalement attentive à se conserver l’empire de la mer, et Rome à garder celui de la terre. Hannon o, dans la négociation avec les Romains, déclara qu’il ne souffrirait pas seulement qu’ils se lavassent les mains dans les mers de Sicile ; il ne leur fut pas permis de naviguer au-delà du beau Promontoire ; il leur fut défendu p de trafiquer en Sicile q, en Sardaigne, en Afrique, excepté à Carthage : exception qui fait voir qu’on ne leur y préparait pas un commerce avantageux.

Il y eut, dans les premiers temps, de grandes guerres entre Carthage et Marseille r au sujet de la pêche. Après la paix, ils firent concurremment le commerce d’économie. Marseille fut d’autant plus jalouse, qu’égalant sa rivale en industrie, elle lui était devenue inférieure en puissance : voilà la raison de cette grande fidélité pour les Romains. La guerre que ceux-ci firent contre les Carthaginois en Espagne, fut une source de richesses pour Marseille, qui servait d’entrepôt. La ruine de Carthage et de Corinthe augmenta encore la gloire de Marseille : et, sans les guerres civiles, où il fallait fermer les yeux, et prendre un parti, elle aurait été heureuse sous la protection des Romains, qui n’avaient aucune jalousie de son commerce.

a. Eratosthène, dans Strabon, liv. XVII, p. 802. b. Voyez son Périple, article de Carthage. c. Voyez HÉRODOTE, in Melpomene, sur les obstacles que Sataspe trouva. d. Voyez les cartes et les relations, le premier volume des Voyages qui ont servi à l’établissement de la compagnie des Indes, part. I, p. 201. Cette herbe couvre tellement la surface de la mer, qu’on a de la peine à voir l’eau ; et les vaisseaux ne peuvent passer au travers que par un vent frais. e. Pline nous dit la même chose, en parlant du mont Atlas : Noctibus micare crebris ignibus, tibiarum cantu tympanorumque sonitu strepere, neminem interdiu cerni. f. M. Dodwel : voyez sa Dissertation sur le Périple d’Hannon. g. Des choses merveilleuses. h. Liv. VI. i. Liv. III. j. Mons Argentarius. k. Il en avait eu, quelque part, la direction. l. Voyez Festus Avienus. m. Strabon, liv. III, sur la fin. n. II en fut récompensé par le sénat de Carthage. o. Tite-Live, supplément de Frenshemius, seconde décade, liv. VI. p. Polybe, liv. III. q. Dans la partie sujette aux Carthaginois. r. Justin, liv. XLIII, chap. V.
 
 

CHAPITRE XII

Ile de Délos. Mithridate.

Corinthe ayant été détruite par les Romains, les marchands se retirèrent à Délos. La religion et la vénération des peuples faisaient regarder cette île comme un lieu de sûreté a ; de plus, elle était très bien située pour le commerce de l’Italie et de l’Asie, qui, depuis l’anéantissement de l’Afrique et l’affaiblissement de la Grèce, était devenu plus important.

Dès les premiers temps, les Grecs envoyèrent, comme nous avons dit, des colonies sur la Propontide et le Pont-Euxin : elles conservèrent, sous les Perses, leurs lois et leur liberté. Alexandre, qui n’était parti que contre les barbares, ne les attaqua pas b. Il ne paraît pas même que les rois de Pont, qui en occupèrent plusieurs, leur eussent c ôté leur gouvernement politique.

La puissance d de ces rois augmenta, sitôt qu’ils les eurent soumises. Mithridate se trouva en état d’acheter partout des troupes ; de réparer e continuellement ses pertes ; d’avoir des ouvriers, des vaisseaux, des machines de guerre ; de se procurer des alliés ; de corrompre ceux des Romains, et les Romains même, de soudoyer f les barbares de l’Asie et de l’Europe ; de faire la guerre longtemps, et, par conséquent de discipliner ses troupes : il put les armer, et les instruire dans l’art militaire g des Romains, et former des corps considérables de leurs transfuges : enfin, il put faire de grandes pertes, et souffrir de grands échecs, sans périr : et il n’aurait point péri, si, dans les prospérités, le roi voluptueux et barbare n’avait pas détruit ce qui, dans la mauvaise fortune, avait fait le grand prince.

C’est ainsi que, dans le temps que les Romains étaient au comble de la grandeur, et qu’ils semblaient n’avoir à craindre qu’eux-mêmes, Mithridate remit en question ce que la prise de Carthage, les défaites de Philippe, d’Antiochus et de Persée, avaient décidé. Jamais guerre ne fut plus funeste : et les deux partis ayant une grande puissance et des avantages mutuels, les peuples de la Grèce et de l’Asie furent détruits, ou comme amis de Mithridate, ou comme ses ennemis. Délos fut enveloppée dans le malheur commun. Le commerce tomba de toutes parts ; il fallait bien qu’il fût détruit, les peuples l’étaient.

Les Romains, suivant un système dont j’ai parlé ailleurs h, destructeurs pour ne pas paraître conquérants, ruinèrent Carthage et Corinthe : et, par une telle pratique, ils se seraient peut-être perdus, s’ils n’avaient pas conquis toute la terre. Quand les rois de Pont se rendirent maîtres des colonies grecques du Pont-Euxin, ils n’eurent garde de détruire ce qui devait être la cause de leur grandeur.

a. Voyez Strabon, liv. X. b. Il confirma la liberté de la ville d’Amise, colonie athénienne qui avait joui de l’état populaire, même sous les rois de Perse. Lucullus, qui prit Synope et Amise, leur rendit la liberté, et rappela les habitants, qui s’étaient enfuis sur leurs vaisseaux. c. Voyez ce qu’écrit Appien sur les Phanagoréens, les Amisiens, les Synopiens, dans son livre De la guerre contre Mithridate. d. Voyez Appien, sur les trésors immenses que Mithridate employa dans ses guerres, ceux qu’il avait cachés, ceux qu’il perdit si souvent par la trahison des siens, ceux qu’on trouva après sa mort. e. Il perdit une fois 170 000 hommes, et de nouvelles armées reparurent d’abord. f. Voyez APPIEN, De la guerre contre Mithridate. g. Ibid. h. Dans les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains.
 
 

CHAPITRE XIII

Du génie des Romains pour la marine.

Les Romains ne faisaient cas que des troupes de terre, dont l’esprit était de rester toujours ferme, de combattre au même lieu, et d’y mourir. Ils ne pouvaient estimer la pratique des gens de mer, qui se présentent au combat, fuient, reviennent, évitent toujours le danger, emploient la ruse, rarement la force. Tout cela n’était point du génie des Grecs a, et était encore moins de celui des Romains.

Ils ne destinaient donc à la marine que ceux qui n’étaient pas des citoyens assez considérables b pour avoir place dans les légions : les gens de mer étaient ordinairement des affranchis.

Nous n’avons aujourd’hui ni la même estime pour les troupes de terre, ni le même mépris pour celles de mer. Chez les premières c, l’art est diminué ; chez les secondes d, il est augmenté : or on estime les choses à proportion du degré de suffisance qui est requis pour les bien faire.

a. Comme l’a remarqué Platon, liv. IV Des lois. b. Polybe liv. V. c. Voyez les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains, etc. d. Ibid.
 
 

CHAPITRE XIV

Du génie des Romains pour le commerce.

On n’a jamais remarqué aux Romains de jalousie sur le commerce. Ce fut comme nation rivale, et non comme nation commerçante, qu’ils attaquèrent Carthage. Ils favorisèrent les villes qui faisaient le commerce, quoiqu’elles ne fussent pas sujettes : ainsi ils augmentèrent, par la cession de plusieurs pays, la puissance de Marseille. Ils craignaient tout des barbares, et rien d’un peuple négociant. D’ailleurs, leur génie, leur gloire, leur éducation militaire, la forme de leur gouvernement, les éloignaient du commerce.

Dans la ville, on n’était occupé que de guerres, d’élections, de brigues et de procès ; à la campagne, que d’agriculture ; et, dans les provinces, un gouvernement dur et tyrannique était incompatible avec le commerce.

Que si leur constitution politique y était opposée, leur droit des gens n’y répugnait pas moins. « Les peuples, dit le jurisconsulte Pomponius a, avec lesquels nous n’avons ni amitié, ni hospitalité, ni alliance, ne sont point nos ennemis : cependant, si une chose qui nous appartient tombe entre leurs mains, ils en sont propriétaires, les hommes libres deviennent leurs esclaves ; et ils sont dans les mêmes termes à notre égard. »

Leur droit civil n’était pas moins accablant. La loi de Constantin, après avoir déclaré bâtards les enfants des personnes viles qui se sont mariées avec celles d’une condition relevée, confond les femmes qui ont une boutique b de marchandises avec les esclaves, les cabaretières, les femmes de théâtre, les filles d’un homme qui tient un lieu de prostitution, ou qui a été condamné à combattre sur l’arène : ceci descendait des anciennes institutions des Romains.

Je sais bien que des gens pleins de ces deux idées ; l’une, que le commerce est la chose du monde la plus utile à un Etat ; et l’autre, que les Romains avaient la meilleure police du monde, ont cru qu’ils avaient beaucoup encouragé et honoré le commerce : mais la vérité est qu’ils y ont rarement pensé.

a. Leg. 5, § 2, ff. De captivis. b. Quæ mercimoniis publice praefuit. Leg. 1, cod. de natural. Liberis.
 
 

CHAPITRE XV

Commerce des Romains avec les barbares.

Les Romains avaient fait, de l’Europe, de l’Asie et de l’Afrique, un vaste empire : la faiblesse des peuples et la tyrannie du commandement unirent toutes les parties de ce corps immense. Pour lors, la politique romaine fut de se séparer de toutes les nations qui n’avaient pas été assujetties : la crainte de leur porter l’art de vaincre fit négliger l’art de s’enrichir. Ils firent des lois pour empêcher tout commerce avec les barbares. « Que personne, disent Valens et Gratien a, n’envoie du vin, de l’huile ou d’autres liqueurs aux barbares, même pour en goûter. Qu’on ne leur porte point de l’or, ajoutent Gratien, Valentinien et Théodose b ; et que même ce qu’ils en ont, on le leur ôte avec finesse. » Le transport du fer fut défendu sous peine de la vie c.

Domitien, prince timide, fit arracher les vignes dans la Gaule d, de crainte, sans doute, que cette liqueur n’y attirât les barbares, comme elle les avait autrefois attirés en Italie. Probus et Julien, qui ne les redoutèrent jamais, en rétablirent la plantation.

Je sais bien que, dans la faiblesse de l’empire, les barbares obligèrent les Romains d’établir des étapes e et de commercer avec eux. Mais cela même prouve que l’esprit des Romains était de ne pas commercer.

a. Leg. ad Barbaricum, cod. quæ res exportari non debeant. b. Leg. 2, cod. de commerc. et mercator. c. Leg. 2, quæ res exportati non debeant. d. PROCOPE, Guerre des Perses, liv. I. e. Voyez les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains, et de leur décadence, Paris, 1755.
 
 

CHAPITRE XVI

Du commerce des Romains avec l’Arabie et les Indes.

Le négoce de l’Arabie heureuse et celui des Indes furent les deux branches, et presque les seules, du commerce extérieur. Les Arabes avaient de grandes richesses : ils les tiraient de leurs mers et de leurs forêts ; et, comme ils achetaient peu, et vendaient beaucoup, ils attiraient a à eux l’or et 1’argent de leurs voisins. Auguste b connut leur opulence, et il résolut de les avoir pour amis, ou pour ennemis. Il fit passer Elius Gallus d’Egypte en Arabie. Celui-ci trouva des peuples oisifs, tranquilles et peu aguerris. Il donna des batailles, fit des sièges, et ne perdit que sept soldats : mais la perfidie de ses guides, les marches, le climat, la faim, la soif, les maladies, des mesures mal prises, lui firent perdre son armée.

Il fallut donc se contenter de négocier avec les Arabes comme les autres peuples avaient fait, c’est-à-dire, de leur porter de l’or et de l’argent pour leurs marchandises. On commerce encore avec eux de la même manière ; la caravane d’Alep et le vaisseau royal de Suez y portent des sommes immenses c.

La nature avait destiné les Arabes au commerce ; elle ne les avait pas destinés à la guerre : mais, lorsque ces peuples tranquilles se trouvèrent sur les frontières des Parthes et des Romains, ils devinrent auxiliaires des uns et des autres. Elius Gallus les avait trouvés commerçants ; Mahomet les trouva guerriers : il leur donna de l’enthousiasme, et les voilà conquérants. Le commerce des Romains aux Indes était considérable. Strabon d avait appris en Egypte qu’ils y employaient cent vingt navires : ce commerce ne se soutenait encore que par leur argent. Ils y envoyaient, tous les ans, cinquante millions de sesterces. Pline e dit que les marchandises qu’on en rapportait se vendaient à Rome le centuple. Je crois qu’il parle trop généralement : ce profit, fait une fois, tout le monde aura voulu le faire ; et, dès ce moment, personne ne l’aura fait.

On peut mettre en question s’il fut avantageux aux Romains de faire le commerce de l’Arabie et des Indes. Il fallait qu’ils y envoyassent leur argent ; et ils n’avaient pas, comme nous, la ressource de l’Amérique, qui supplée à ce que nous envoyons. Je suis persuadé qu’une des raisons qui fit augmenter chez eux la valeur numéraire des monnaies, c’est-à-dire, établir le billon, fut la rareté de l’argent, causée par le transport continuel qui s’en faisait aux Indes. Que si les marchandises de ce pays se vendaient à Rome le centuple, ce profit des Romains se faisait sur les Romains mêmes, et n’enrichissait point l’empire.

On pourra dire, d’un autre côté, que ce commerce procurait aux Romains une grande navigation, c’est-à-dire, une grande puissance ; que des marchandises nouvelles augmentaient le commerce intérieur, favorisaient les arts, entretenaient l’industrie ; que le nombre des citoyens se multipliait à proportion des nouveaux moyens qu’on avait de vivre ; que ce nouveau commerce produisait le luxe, que nous avons prouvé être aussi favorable au gouvernement d’un seul, que fatal à celui de plusieurs ; que cet établissement fut de même date que la chute de leur république ; que le luxe à Rome était nécessaire ; et qu’il fallait bien qu’une ville qui attirait à elle toutes les richesses de l’univers, les rendît par son luxe.

Strabon f dit que le commerce des Romains aux Indes était beaucoup plus considérable que celui des rois d’Egypte : et il est singulier que les Romains, qui connaissaient peu le commerce, aient eu, pour celui des Indes, plus d’attention que n’en eurent les rois d’Egypte, qui l’avaient, pour ainsi dire, sous les yeux. Il faut expliquer ceci.

Après la mort d’Alexandre, les rois d’Egypte établirent aux Indes un commerce maritime ; et les rois de Syrie, qui eurent les provinces les plus orientales de l’empire, et par conséquent les Indes, maintinrent ce commerce dont nous avons parlé au chapitre VI, qui se faisait par les terres et par les fleuves, et qui avait reçu de nouvelles facilités par l’établissement des colonies macédoniennes : de sorte que l’Europe communiquait avec les Indes, et par l’Egypte, et par le royaume de Syrie. Le démembrement qui se fit du royaume de Syrie, d’où se forma celui de Bactriane, ne fit aucun tort à ce commerce. Marin Tyrien, cité par Ptolémée g, parle des découvertes faites aux Indes par le moyen de quelques marchands macédoniens. Celles que les expéditions des rois n’avaient pas faites, les marchands les firent. Nous voyons, dans Ptolémée h, qu’ils allèrent depuis la tour de Pierre i jusqu’à Séra : et la découverte faite par les marchands d’une étape si reculée, située dans la partie orientale et septentrionale de la Chine, fut une espèce de prodige. Ainsi, sous les rois de Syrie et de Bactriane, les marchandises du midi de l’Inde passaient, par l’Indus, l’Oxus et la mer Caspienne, en occident ; et celles des contrées plus orientales et plus septentrionales étaient portées, depuis Séra, la tour de Pierre, et autres étapes, jusqu’à l’Euphrate. Ces marchands faisaient leur route, tenant, à peu près, le quarantième degré de latitude nord, par des pays qui sont au couchant de la Chine, plus policés qu’ils ne sont aujourd’hui, parce que les Tartares ne les avaient pas encore infestés.

Or, pendant que l’empire de Syrie étendait si fort son commerce du côté des terres, l’Egypte n’augmenta pas beaucoup son commerce maritime.

Les Parthes parurent, et fondèrent leur empire : et, lorsque l’Egypte tomba sous la puissance des Romains, cet empire était dans sa force, et avait reçu son extension.

Les Romains et les Parthes furent deux puissances rivales, qui combattirent, non pas pour savoir qui devait régner, mais exister. Entre les deux empires, il se forma des déserts ; entre les deux empires, on fut toujours sous les armes ; bien loin qu’il y eût de commerce, il n’y eut pas même de communication. L’ambition, la jalousie, la religion, la haine, les murs, séparèrent tout. Ainsi, le commerce entre l’occident et l’orient, qui avait eu plusieurs routes, n’en eut plus qu’une ; et Alexandrie étant devenue la seule étape, cette étape grossit.

Je ne dirai qu’un mot du commerce intérieur. Sa branche principale fut celle des blés qu’on faisait venir pour la subsistance du peuple de Rome : ce qui était une matière de police, plutôt qu’un objet de commerce. A cette occasion, les nautoniers reçurent quelques privilèges j, parce que le salut de l’empire dépendait de leur vigilance.

a. Pline, liv, VIII, chap. XXVIII ;et Strabon, liv. XVI. b. Ibid. c. Les caravanes d’Alep et de Suez y portent deux millions de notre monnaie, et il en passe autant en fraude ; le vaisseau royal de Suez y porte aussi deux millions. d. Liv. II, p. 81. e. Liv. VI, chap. XXIII. f. Il dit, au liv. XII, que les Romains y employaient cent vingt navires ; et, au liv. XVII, que les rois grecs y en envoyaient à peine vingt. g. Liv. I, chap. II. h. Liv. VI, chap. XIII. i. Nos meilleures cartes placent la tour de Pierre au centième degré de longitude, et environ le quarantième de latitude. j. SUET., In Claudio. Leg. 7, cod. THÉODOS., de naviculariis.
 
 

CHAPITRE XVII

Du commerce après la destruction des Romains en occident.

L’empire romain fut envahi ; et l’un des effets de la calamité générale, fut la destruction du commerce. Les barbares ne le regardèrent d’abord que comme un objet de leurs brigandages ; et, quand ils furent établis, ils ne l’honorèrent pas plus que l’agriculture et les autres professions du peuple vaincu.

Bientôt il n’y eut presque plus de commerce en Europe ; la noblesse, qui régnait partout, ne s’en mettait point en peine.

La loi des Wisigoths a permettait aux particuliers d’occuper la moitié du lit des grands fleuves, pourvu que l’autre restât libre pour les filets et pour les bateaux ; il fallait qu’il y eût bien peu de commerce dans les pays qu’ils avaient conquis.

Dans ces temps-là, s’établirent les droits insensés d’aubaine et de naufrage : les hommes pensèrent que les étrangers ne leur étant unis par aucune communication du droit civil, ils ne leur devaient, d’un côté, aucune sorte de justice ; et, de l’autre, aucune sorte de pitié.

Dans les bornes étroites où se trouvaient les peuples du nord, tout leur était étranger : dans leur pauvreté, tout était pour eux un objet de richesses. Etablis avant leurs conquêtes sur les côtes d’une mer resserrée et pleine d’écueils, ils avaient tiré parti de ces écueils mêmes.

Mais les Romains, qui faisaient des lois pour tout l’univers, en avaient fait de très humaines sur les naufrages b : ils réprimèrent, à cet égard, les brigandages de ceux qui habitaient les côtes, et, ce qui était plus encore, la rapacité de leur fisc c.

a. Liv. VIII, tit. 4, § 9. b. Toto titulo, ff. de incend. ruin. naufrag. et cod. de naufragiis ; et leg. 3, ff. ad leg. Cornel. de sicariis. c. Leg. I, cod. de naufragiis.
 
 

CHAPITRE XVIII

Règlement particulier.

La loi des Wisigoths a fit pourtant une disposition favorable au commerce : elle ordonna que les marchands qui venaient de delà la mer seraient jugés, dans les différends qui naissaient entre eux, par les lois et par des juges de leur nation. Ceci était fondé sur l’usage établi chez tous ces peuples mêlés, que chaque homme vécût sous sa propre loi ; chose dont je parlerai beaucoup dans la suite.

a. Liv. XI, tit. III, § 2.
 
 

CHAPITRE XIX

Du commerce, depuis l’affaiblissement des Romains en orient.

Les Mahométans parurent, conquirent, et se divisèrent. L’Egypte eut ses souverains particuliers. Elle continua de faire le commerce des Indes. Maîtresse des marchandises de ce pays, elle attira les richesses de tous les autres. Ses soudans furent les plus puissants princes de ces temps-là : on peut voir dans l’histoire comment, avec une force constante et bien ménagée, ils arrêtèrent l’ardeur, la fougue et l’impétuosité des croisés.
 
 

CHAPITRE XX

Comment le commerce se fit jour en Europe, à travers la barbarie.

La philosophie d’Aristote ayant été portée en occident, elle plut beaucoup aux esprits subtils, qui, dans les temps d’ignorance, sont les beaux esprits. Des scolastiques s’en infatuèrent, et prirent de ce philosophe a bien des explications sur le prêt à intérêt, au lieu que la source en était si naturelle dans l’évangile ; ils le condamnèrent indistinctement et dans tous les cas. Par là, le commerce, qui n’était que la profession des gens vils, devint encore celle des malhonnêtes gens : car, toutes les fois que l’on défend une chose naturellement permise ou nécessaire, on ne fait que rendre malhonnêtes gens ceux qui la font.

Le commerce passa à une nation pour lors couverte d’infamie ; et bientôt il ne fut plus distingué des usures les plus affreuses, des monopoles, de la levée des subsides, et de tous les moyens malhonnêtes d’acquérir de l’argent.

Les Juifs b, enrichis par leurs exactions, étaient pillés par les princes avec la même tyrannie : chose qui consolait les peuples, et ne les soulageait pas.

Ce qui se passa en Angleterre donnera une idée de ce qu’on fit dans les autres pays. Le roi Jean c ayant fait emprisonner les Juifs pour avoir leur bien, il y en eut peu qui n’eussent au moins quelque il crevé : ce roi faisait ainsi sa chambre de justice. Un d’eux, à qui on arracha sept dents, une chaque jour, donna dix mille marcs d’argent à la huitième. Henri III tira d’Aaron, juif d’York, quatorze mille marcs d’argent, et dix mille pour la reine. Dans ces temps-là, on faisait violemment ce qu’on fait aujourd’hui en Pologne avec quelque mesure. Les rois ne pouvant fouiller dans la bourse de leurs sujets à cause de leurs privilèges, mettaient à la torture les Juifs, qu’on ne regardait pas comme citoyens.

Enfin, il s’introduisit une coutume, qui confisqua tous les biens des Juifs qui embrassaient le christianisme. Cette coutume si bizarre, nous la savons par la loi d qui l’abroge. On en a donné des raisons bien vaines ; on a dit qu’on voulait les éprouver, et faire en sorte qu’il ne restât rien de l’esclavage du démon. Mais il est visible que cette confiscation était une espèce de droit e d’amortissement, pour le prince ou pour les seigneurs, des taxes qu’ils levaient sur les Juifs, et dont ils étaient frustrés lorsque ceux-ci embrassaient le christianisme. Dans ces temps-là, on regardait les hommes comme des terres. Et je remarquerai, en passant, combien on s’est joué de cette nation d’un siècle à l’autre. On confisquait leurs biens lorsqu’ils voulaient être chrétiens ; et, bientôt après, on les fit brûler lorsqu’ils ne voulurent pas l’être.

Cependant on vit le commerce sortir du sein de la vexation et du désespoir. Les juifs, proscrits tour à tour de chaque pays, trouvèrent le moyen de sauver leurs effets. Par là ils rendirent pour jamais leurs retraites fixes ; car tel prince, qui voudrait bien se défaire d’eux, ne serait pas pour cela d’humeur à se défaire de leur argent.

Ils f inventèrent les lettres de change : et, par ce moyen, le commerce put éluder la violence, et se maintenir partout ; le négociant le plus riche n’ayant que des biens invisibles, qui pouvaient être envoyés partout, et ne laissaient de trace nulle part.

Les théologiens furent obliges de restreindre leurs principes ; et le commerce, qu’on avait violemment lié avec la mauvaise foi, rentra, pour ainsi dire, dans le sein de la probité.

Ainsi nous devons, aux spéculations des scolastiques, tous les malheurs g qui ont accompagné la destruction du commerce ; et, à l’avarice des princes, l’établissement d’une chose qui le met en quelque façon hors de leur pouvoir.

Il a fallu, depuis ce temps, que les princes se gouvernassent avec plus de sagesse qu’ils n’auraient eux-mêmes pensé : car, par l’événement, les grands coups d’autorité se sont trouvés si maladroits, que c’est une expérience reconnue, qu’il n’y a plus que la bonté du gouvernement qui donne de la prospérité.

On a commencé à se guérir du machiavélisme, et on s’en guérira tous les jours. Il faut plus de modération dans les conseils. Ce qu’on appelait autrefois des coups d’État ne serait aujourd’hui, indépendamment de l’horreur, que des imprudences,

Et il est heureux pour les hommes d’être dans une situation, où, pendant que leurs passions leur inspirent la pensée d’être méchants, ils ont pourtant intérêt de ne pas l’être.

a. Voyez ARISTOTE, Politique, liv. I, chap. IX et X. b. Voyez, dans Marca Hispanica, les constitutions d’Aragon, des années 1228 et 1231, et, dans Brussel, l’accord de l’année 1206, passé entre le roi, la comtesse de Champagne, et Guy de Dampierre. c. SLOWE, in his survey of London, liv. III, p. 54. d. Edit donné à Baville, le 4 avril 1392. e. En France, les Juifs étaient serfs, main-mortables ; et les seigneurs leur succédaient. M. Brussel rapporte un accord de l’an 1206, entre le roi et Thibaut comte de Champagne, par lequel il était convenu que les Juifs de l’un, ne prêteraient point dans les terres de l’autre. f. On sait que, sous Philippe Auguste, et sous Philippe le Long, les Juifs, chassés de France, se réfugièrent en Lombardie ; et que, là, ils donnèrent aux négociants étrangers et aux voyageurs des lettres secrètes sur ceux à qui ils avaient confié leurs effets en France, qui furent acquittés. g. Voyez, dans le corps du droit, la quatre-vingt-troisième novelle de Léon, qui révoque la loi de Basile son père. Cette loi de Basile est dans Herménopule, sous le nom de Léon, liv. III, tit. 7, § 27.
 
 

CHAPITRE XXI

Découverte de deux nouveaux mondes : état de l’Europe à cet égard.

La boussole ouvrit, pour ainsi dire, l’univers. On trouva l’Asie et l’Afrique, dont on ne connaissait que quelques bords ; et l’Amérique, dont on ne connaissait rien du tout.

Les Portugais, naviguant sur l’océan Atlantique, découvrirent la pointe la plus méridionale de l’Afrique : ils virent une vaste mer ; elle les porta aux Indes orientales. Leurs périls sur cette mer, et la découverte de Mozambique, de Mélinde et de Calicut, ont été chantés par le Camoëns, dont le poème fait sentir quelque chose des charmes de l’Odyssée et de la magnificence de l’Enéide.

Les Vénitiens avaient fait jusque-là le commerce des Indes par les pays des Turcs, et l’avaient poursuivi au milieu des avanies et des outrages. Par la découverte du cap de Bonne-Espérance, et celles qu’on fit quelques temps après, l’Italie ne fut plus au centre du monde commerçant ; elle fut, pour ainsi dire, dans un coin de l’univers, et elle y est encore. Le commerce même du Levant dépendant aujourd’hui de celui que les grandes nations font aux deux Indes, l’Italie ne le fait plus qu’accessoirement.

Les Portugais trafiquèrent aux Indes en conquérants : les lois gênantes a que les Hollandais imposent aujourd’hui aux petits princes indiens sur le commerce, les Portugais les avaient établies avant eux.

La fortune de la maison d’Autriche fut prodigieuse.

Charles Quint recueillit la succession de Bourgogne de Castille et d’Aragon ; il parvint à l’empire ; et, pour lui procurer un nouveau genre de grandeur, l’univers s’étendit, et l’on vit paraître un monde nouveau sous son obéissance.

Christophe Colomb découvrit l’Amérique ; et, quoique l’Espagne n’y envoyât point de forces qu’un petit prince de l’Europe n’eût pu y envoyer tout de même, elle soumit deux grands empires et d’autres grands Etats.

Pendant que les Espagnols découvraient et conquéraient du côté de l’Occident, les Portugais poussaient leurs conquêtes et leurs découvertes du côté de l’Orient : ces deux nations se rencontrèrent ; elles eurent recours au pape Alexandre VI, qui fit la célèbre ligne de démarcation, et jugea un grand procès.

Mais les autres nations de l’Europe ne les laissèrent pas jouir tranquillement de leur partage : les Hollandais chassèrent les Portugais de presque toutes les Indes orientales, et diverses nations firent en Amérique des établissements.

Les Espagnols regardèrent d’abord les terres découvertes comme des objets de conquête : des peuples plus raffinés qu’eux trouvèrent qu’elles étaient des objets de commerce, et c’est là-dessus qu’ils dirigèrent leurs vues. Plusieurs peuples se sont conduits avec tant de sagesse, qu’ils ont donné l’empire à des compagnies de négociants qui, gouvernant ces Etats éloignés uniquement pour le négoce, ont fait une grande puissance accessoire, sans embarrasser l’Etat principal.

Les colonies qu’on y a formées sont sous un genre de dépendance dont on ne trouve que peu d’exemples dans les colonies anciennes, soit que celles d’aujourd’hui relèvent de l’Etat même, ou de quelque compagnie commerçante établie dans cet Etat

L’objet de ces colonies est de faire le commerce à de meilleures conditions qu’on ne le fait avec les peuples voisins, avec lesquels tous les avantages sont réciproques. On a établi que la métropole seule pourrait négocier dans la colonie ; et cela avec grande raison, parce que le but de l’établissement a été l’extension du commerce, non la fondation d’une ville ou d’un nouvel empire.

Ainsi c’est encore une loi fondamentale de l’Europe, que tout commerce avec une colonie étrangère est regardé comme un pur monopole punissable par les lois du pays : et il ne faut pas juger de cela par les lois et les exemples des anciens b peuples qui n’y sont guère applicables.

Il est encore reçu que le commerce établi entre les métropoles n’entraîne point une permission pour les colonies, qui restent toujours en état de prohibition.

Le désavantage des colonies, qui perdent la liberté du commerce, est visiblement compensé par la protection de la métropole c, qui la défend par ses armes, ou la maintient par ses lois.

De là suit une troisième loi de l’Europe, que, quand le commerce étranger est défendu avec la colonie, on ne peut naviguer dans ses mers, que dans les cas établis par les traités.

Les nations, qui sont à l’égard de tout l’univers ce que les particuliers sont dans un Etat, se gouvernent, comme eux, par le droit naturel et par les lois qu’elles se sont faites. Un peuple peut céder à un autre la mer, comme il peut céder la terre. Les Carthaginois exigèrent d des Romains qu’ils ne navigueraient pas au-delà de certaines limites, comme les Grecs avaient exigé du roi de Perse qu’il se tiendrait toujours éloigné des côtes de la mer e de la carrière d’un cheval.

L’extrême éloignement de nos colonies n’est point un inconvénient pour leur sûreté : car, si la métropole est éloignée pour les détendre, les nations rivales de la métropole ne sont pas moins éloignées pour les conquérir.

De plus : cet éloignement fait que ceux qui vont s’y établir ne peuvent prendre la manière de vivre d’un climat si différent ; ils sont obligés de tirer toutes les commodités de la vie du pays d’où ils sont venus. Les Carthaginois f. pour rendre les Sardes et les Corses plus dépendants, leur avaient défendu, sous peine de la vie, de planter, de semer, et de faire rien de semblable ; ils leur envoyaient d’Afrique des vivres. Nous sommes parvenus au même point, sans faire des lois si dures. Nos colonies des îles Antilles sont admirables ; elles ont des objets de commerce que nous n’avons ni ne pouvons avoir ; elles manquent de ce qui fait l’objet du nôtre.

L’effet de la découverte de l’Amérique fut de lier à l’Europe l’Asie et l’Afrique. L’Amérique fournit à l’Europe la matière de son commerce avec cette vaste partie de l’Asie, qu’on appela les Indes orientales. L’argent, ce métal si utile au commerce, comme signe, fut encore la base du plus grand commerce de l’univers, comme marchandise. Enfin, la navigation d’Afrique devint nécessaire ; elle fournissait des hommes pour le travail des mines et des terres d’Amérique.

L’Europe est parvenue à un si haut degré de puissance, que l’histoire n’a rien à comparer là-dessus ; si l’on considère l’immensité des dépenses, la grandeur des engagements, le nombre des troupes, et la continuité de leur entretien, même lorsqu’elles sont le plus inutiles, et qu’on ne les a que pour l’ostentation.

Le Père du Halde g dit que le commerce intérieur de la Chine est plus grand que celui de toute l’Europe. Cela pourrait être, si notre commerce extérieur n’augmentait pas l’intérieur. L’Europe fait le commerce et la navigation des trois autres parties du monde ; comme la France, l’Angleterre et la Hollande font, à peu près, la navigation et le commerce de l’Europe.

a. Voyez la relation de François Pyrard, deuxième partie, chap. XV. b. Excepté les Carthaginois, comme on voit par le traité qui termina la première guerre punique. c. Métropole est, dans le langage des anciens, l’Etat qui a fondé la colonie. d. Polybe, liv. III. e. Le roi de Perse s’obligea, par un traité, de ne naviguer avec aucun vaisseau de guerre au-delà des roches Scyanées, et des îles Chélidoniennes. PLUTARQUE, Vie de Cimon. f. ARISTOTE, Des choses merveilleuses. Tite-Live, liv. VII de la seconde décade. g. T. II, p. 170.
 
 

CHAPITRE XXII

Des richesses que l’Espagne tira de l’Amérique.

Si l’Europe a a trouvé tant d’avantages dans le commerce de l’Amérique, il serait naturel de croire que l’Espagne en aurait reçu de plus grands. Elle tira du monde nouvellement découvert une quantité d’or et d’argent si prodigieuse, que ce que l’on en avait eu jusqu’alors ne pouvait y être comparé.

Mais (ce qu’on n’aurait jamais soupçonné) la misère la fit échouer presque partout. Philippe II, qui succéda à Charles Quint, fut obligé de faire la célèbre banqueroute que tout le monde sait ; et il n’y a guère jamais eu de prince qui ait plus souffert que lui des murmures, de l’insolence et de la révolte de ses troupes toujours mal payées.

Depuis ce temps, la monarchie d’Espagne déclina sans cesse. C’est qu’il y avait un vice intérieur et physique dans la nature de ces richesses, qui les rendait vaines ; et ce vice augmenta tous les jours.

L’or et l’argent sont une richesse de fiction ou de signe. Ces signes sont très durables et se détruisent peu, comme il convient à leur nature. Plus ils se multiplient, plus ils perdent de leur prix, parce qu’ils représentent moins de choses.

Lors de la conquête du Mexique et du Pérou, les Espagnols abandonnèrent les richesses naturelles, pour avoir des richesses de signe qui s’avilissaient par elles-mêmes. L’or et l’argent étaient très rares en Europe ; et l’Espagne, maîtresse tout à coup d’une très grande quantité de ces métaux, conçut des espérances qu’elle n’avait jamais eues. Les richesses que l’on trouva dans les pays conquis, n’étaient pourtant pas proportionnées à celles de leurs mines. Les Indiens en cachèrent une partie : et, de plus, ces peuples, qui ne faisaient servir l’or et l’argent qu’à la magnificence des temples des dieux et des palais des rois, ne les cherchaient pas avec la même avarice que nous : enfin ils n’avaient pas le secret de tirer les métaux de toutes les mines ; mais seulement de celles dans lesquelles la séparation se fait par le feu, ne connaissant pas la manière d’employer le mercure, ni peut-être le mercure même.

Cependant l’argent ne laissa pas de doubler bientôt en Europe ; ce qui parut en ce que le prix de tout ce qui s’acheta fut environ du double.

Les Espagnols fouillèrent les mines, creusèrent les montagnes, inventèrent des machines pour tirer les eaux, briser le minerai et le séparer ; et, comme ils se jouaient de la vie des Indiens, ils les firent travailler sans ménagement. L’argent doubla bientôt en Europe, et le profit diminua toujours de moitié pour l’Espagne, qui n’avait, chaque année, que la même quantité d’un métal qui était devenu la moitié moins précieux.

Dans le double du temps, l’argent doubla encore ; et le profit diminua encore de la moitié.

Il diminua même de plus de la moitié : voici comment.

Pour tirer l’or des mines, pour lui donner les préparations requises, et le transporter en Europe, il fallait une dépense quelconque. Je suppose qu’elle fut comme 1 est à 64 : quand l’argent fut doublé une fois, et par conséquent la moitié moins précieux, la dépense fut comme 2 sont à 64. Ainsi les flottes qui portèrent en Espagne la même quantité d’or, portèrent une chose qui réellement valait la moitié moins, et coûtait la moitié plus.

Si l’on suit la chose de doublement en doublement, on trouvera la progression de la cause de l’impuissance des richesses de l’Espagne.

Il y a environ deux cents ans que l’on travaille les mines des Indes. Je suppose que la quantité d’argent qui est à présent dans le monde qui commerce, soit, à celle qui était avant la découverte, comme 32 est à 1, c’est-à-dire qu’elle ait doublé cinq fois : dans deux cents ans encore, la même quantité sera, à celle qui était avant la découverte, comme 64 est à 1, c’est-à-dire qu’elle doublera encore. Or, à présent, cinquante b quintaux de minerai pour l’or, donnent quatre, cinq et six onces d’or ; et, quand il n’y en a que deux, le mineur ne retire que ses frais. Dans deux cents ans, lorsqu’il n’y en aura que quatre, le mineur ne tirera aussi que ses frais. Il y aura donc peu de profit à tirer sur l’or. Même raisonnement sur l’argent, excepté que le travail des mines d’argent est un peu plus avantageux que celui des mines d’or.

Que si l’on découvre des mines si abondantes qu’elles donnent plus de profit ; plus elles seront abondantes, plutôt le profit finira.

Les Portugais ont trouvé tant d’or dans le Brésil c, qu’il faudra nécessairement que le profit des Espagnols diminue bientôt considérablement, et le leur aussi.

J’ai ouï plusieurs fois déplorer l’aveuglement du conseil de François Ier, qui rebuta Christophe Colomb qui lui proposait les Indes. En vérité, on fit, peut-être par imprudence, une chose bien sage. L’Espagne a fait comme ce roi insensé qui demanda que tout ce qu’il toucherait se convertît en or, et qui fut obligé de revenir aux dieux pour les prier de finir sa misère.

Les compagnies et les banques, que plusieurs nations établirent, achevèrent d’avilir l’or et l’argent dans leur qualité de signe : car, par de nouvelles fictions, ils multiplièrent tellement les signes des denrées, que l’or et l’argent ne firent plus cet office qu’en partie, et en devinrent moins précieux.

Ainsi le crédit public leur tint lieu de mines, et diminua encore le profit que les Espagnols tiraient des leurs.

Il est vrai que, par le commerce que les Hollandais firent dans les Indes orientales, ils donnèrent quelque prix à la marchandise des Espagnols : car, comme ils portèrent de l’argent pour troquer contre les marchandises de l’orient, ils soulagèrent en Europe les Espagnols d’une partie de leurs denrées qui y abondaient trop.

Et ce commerce, qui ne semble regarder qu’indirectement l’Espagne, lui est avantageux comme aux nations mêmes qui le font.

Par tout ce qui vient d’être dit, on peut juger des ordonnances du conseil d’Espagne, qui défendent d’employer l’or et l’argent en dorures et autres superfluités : décret pareil à celui que feraient les Etats de Hollande, s’ils défendaient la consommation de la canelle.

Mon raisonnement ne porte pas sur toutes les mines : celles d’Allemagne et de Hongrie, d’où l’on ne retire que peu de chose au-delà des frais, sont très utiles. Elles se trouvent dans l’Etat principal ; elles y occupent plusieurs milliers d’hommes, qui y consomment les denrées surabondantes ; elles sont proprement une manufacture du pays.

Les mines d’Allemagne et de Hongrie font valoir la culture des terres ; et le travail de celles du Mexique et du Pérou la détruit.

Les Indes et l’Espagne sont deux puissances sous un même maître : mais les Indes sont le principal, l’Espagne n’est que l’accessoire. C’est en vain que la politique veut ramener le principal à l’accessoire ; les Indes attirent toujours l’Espagne à elles.

D’environ cinquante millions de marchandises qui vont toutes les années aux Indes, l’Espagne ne fournit que deux millions et demi : les Indes font donc un commerce de cinquante millions, et l’Espagne de deux millions et demi.

C’est une mauvaise espèce de richesse qu’un tribut d’accident et qui ne dépend pas de l’industrie de la nation, du nombre de ses habitants, ni de la culture de ses terres. Le roi d’Espagne, qui reçoit de grandes sommes de sa douane de Cadix, n’est, à cet égard, qu’un particulier très riche dans un Etat très pauvre. Tout se passe des étrangers à lui, sans que ses sujets y prennent presque de part : ce commerce est indépendant de la bonne et de la mauvaise fortune de son royaume.

Si quelques provinces dans la Castille lui donnaient une somme pareille à celle de la douane de Cadix, sa puissance serait bien plus grande : Ses richesses ne pourraient être que l’effet de celles du pays ; ces provinces animeraient toutes les autres ; et elles seraient toutes ensemble plus en état de soutenir les charges respectives ; au lieu d’un grand trésor, on aurait un grand peuple.

a. Ceci parut, il y a plus de vingt ans, dans un petit ouvrage manuscrit de l’auteur, qui a été presque tout fondu dans celui-ci.

b. Voyez les voyages de Frézier. c. Suivant milord Anson, l’Europe reçoit du Brésil, tous les ans, pour deux millions sterlings en or, que l’on trouve dans le sable au pied des montagnes, ou dans le lit des rivières. Lorsque je fis le petit ouvrage dont j’ai parlé dans la première note de ce chapitre, il s’en fallait bien que les retours du Brésil fussent un objet aussi important qu’il l’est aujourd’hui.
 
 

CHAPITRE XXIII

Problème.

Ce n’est point à moi à prononcer sur la question, si l’Espagne ne pouvant faire le commerce des Indes par elle-même, il ne vaudrait pas mieux qu’elle le rendit libre aux étrangers. Je dirai seulement qu’il lui convient de mettre à ce commerce le moins d’obstacles que sa politique pourra lui permettre. Quand les marchandises que les diverses nations portent aux Indes y sont chères, les Indes donnent beaucoup de leur marchandise, qui est l’or et l’argent, pour peu de marchandises étrangères : le contraire arrive lorsque celles-ci sont à vil prix. Il serait peut-être utile que ces nations se nuisissent les unes les autres, afin que les marchandises qu’elles portent aux Indes y fussent toujours à bon marché. Voilà des principes qu’il faut examiner, sans les séparer pourtant des autres considérations ; la sûreté des Indes ; l’utilité d’une douane unique ; les dangers d’un grand changement ; les inconvénients qu’on prévoit, et qui souvent sont moins dangereux que ceux qu’on ne peut pas prévoir.
 
 

MONTESQUIEU

DE L’ESPRIT DES LOIS

QUATRIÈME PARTIE

LIVRE XXII

DES LOIS, DANS LE RAPPORT QU’ELLES ONT AVEC L’USAGE DE LA MONNAIE

CHAPITRE PREMIER

Raison de l’usage de la monnaie.

Les peuples qui ont peu de marchandises pour le commerce, comme les sauvages, et les peuples policés qui n’en ont que de deux ou trois espèces, négocient par échange. Ainsi les caravanes de Maures qui vont à Tombouctou, dans le fond de l’Afrique, troquer du sel contre de l’or, n’ont pas besoin de monnaie. Le Maure met son sel dans un monceau ; le Nègre, sa poudre dans un autre : s’il n’y a pas assez d’or, le Maure retranche de son sel, ou le Nègre ajoute de son or, jusqu’à ce que les parties conviennent.

Mais, lorsqu’un peuple trafique sur un très grand nombre de marchandises, il faut nécessairement une monnaie ; parce qu’un métal facile à transporter épargne bien des frais, que l’on serait obligé de faire, si l’on procédait toujours par échange.

Toutes les nations ayant des besoins réciproques, il arrive souvent que l’une veut avoir un très grand nombre de marchandises de l’autre, et celle-ci très peu des siennes ; tandis qu’à l’égard d’une autre nation, elle est dans un cas contraire. Mais, lorsque les nations ont une monnaie, et qu’elles procèdent par vente et par achat, celles qui prennent plus de marchandises se soldent, ou payent l’excédent, avec de l’argent : et il y a cette différence, que, dans le cas de l’achat, le commerce se fait à proportion des besoins de la nation qui demande le plus ; et que, dans l’échange, le commerce se fait seulement dans l’étendue des besoins de la nation qui demande le moins ; sans quoi, cette dernière serait dans l’impossibilité de solder son compte.
 
 

CHAPITRE II

De la nature de la monnaie.

La monnaie est un signe qui représente la valeur de toutes les marchandises. On prend quelque métal, pour que le signe soit durable a ; qu’il se consomme peu par l’usage ; et que, sans se détruire, il soit capable de beaucoup de divisions. On choisit un métal précieux, pour que le signe puisse aisément se transporter. Un métal est très propre à être une mesure commune, parce qu’on peut aisément le réduire au même titre. Chaque Etat y met son empreinte, afin que la forme réponde du titre et du poids, et que l’on connaisse l’un et l’autre par la seule inspection.

Les Athéniens n’ayant point l’usage des métaux, se servirent de bœufs b, et les Romains de brebis : mais un bœuf n’est pas la même chose qu’un autre bœuf, comme une pièce de métal peut être la même qu’une autre.

Comme l’argent est le signe des valeurs des marchandises, le papier est un signe de la valeur de l’argent ; et, lorsqu’il est bon, il le représente tellement, que, quant à l’effet, il n’y a point de différence.

De même que l’argent est un signe d’une chose, et la représente ; chaque chose est un signe de l’argent, et le représente : et l’Etat est dans la prospérité, selon que, d’un côté, l’argent représente bien toutes choses ; et que, d’un autre, toutes choses représentent bien l’argent, et qu’ils sont signes les uns des autres ; c’est-à-dire, que, dans leur valeur relative, on peut avoir l’un sitôt que l’on a l’autre. Cela n’arrive jamais que dans un gouvernement modéré, mais n’arrive pas toujours dans un gouvernement modéré : par exemple, si les lois favorisent un débiteur injuste, les choses qui lui appartiennent ne représentent point l’argent, et n’en sont point un signe. A l’égard du gouvernement despotique, ce serait un prodige si les choses y représentaient leur signe : la tyrannie et la méfiance font que tout le monde y enterre son argent c : les choses n’y représentent donc point l’argent.

Quelquefois les législateurs ont employé un tel art, que non seulement les choses représentaient l’argent par leur nature, mais qu’elles devenaient monnaie comme l’argent même. César d, dictateur, permit aux débiteurs de donner en payement, à leurs créanciers, des fonds de terre au prix qu’ils valaient avant la guerre civile. Tibère e ordonna que ceux qui voudraient de l’argent, en auraient du trésor public, en obligeant des fonds pour le double. Sous César, les fonds de terre furent la monnaie qui paya toutes les dettes ; sous Tibère, dix mille sesterces en fond devinrent une monnaie commune, comme cinq mille sesterces en argent.

La grande charte d’Angleterre défend de saisir les terres ou les revenus d’un débiteur, lorsque ses biens mobiliers ou personnels suffisent pour le paiement, et qu’il offre de les donner : pour lors, tous les biens d’un Anglais représentaient de l’argent.

Les lois des Germains apprécièrent en argent les satisfactions pour les torts que l’on avait faits, et pour les peines des crimes. Mais, comme il y avait très peu d’argent dans le pays, elles réapprécièrent l’argent en denrées ou en bétail. Ceci se trouve fixé dans la loi des Saxons, avec de certaines différences, suivant l’aisance et la commodité des divers peuples. D’abord f la loi déclare la valeur du sou en bétail : le sou de deux trémisses se rapportait à un bœuf de douze mois, ou à une brebis avec son agneau ; celui de trois trémisses valait un bœuf de seize mois. Chez ces peuples, la monnaie devenait bétail, marchandise, ou denrée ; et ces choses devenaient monnaie.

Non seulement l’argent est un signe des choses ; il est encore un signe de l’argent, et représente l’argent, comme nous le verrons au chapitre du change.

a. Le sel, dont on se sert en Abyssinie, a ce défaut, qu’il se consomme continuellement. b. HÉRODOTE, in Clio, nous dit que les Lydiens trouvèrent l’art de battre la monnaie ; les Grecs le prirent d’eux : les monnaies d’Athènes eurent, pour empreinte, leur ancien bœuf. J’ai vu une de ces monnaies dans le cabinet du comte de Pembrocke. c. C’est un ancien usage à Alger, que chaque père de famille ait un trésor enterre. LOGIER DE TASSIS, Histoire du royaume d’Alger. d. Voyez CÉSAR, De la guerre civile, liv. III. e. Tacite, liv. VI. f. Loi des Saxons. chap. XVIII.
 
 

CHAPITRE III

Des monnaies idéales.

Il y a des monnaies réelles et des monnaies idéales. Les peuples policés, qui se servent presque tous de monnaies idéales, ne le font que parce qu’ils ont converti leurs monnaies réelles en idéales. D’abord, leurs monnaies réelles sont un certain poids et un certain titre de quelque métal. Mais bientôt la mauvaise foi ou le besoin font qu’on retranche une partie du métal de chaque pièce de monnaie, à laquelle on laisse le même nom : par exemple, d’une pièce du poids d’une livre d’argent, on retranche la moitié de l’argent, et on continue de l’appeler livre ; la pièce, qui était une vingtième partie de la livre d’argent, on continue de l’appeler sou, quoiqu’elle ne soit plus la vingtième partie de cette livre. Pour lors, la livre est une livre idéale, et le sou un sou idéal ; ainsi des autres subdivisions : et cela peut aller au point que ce qu’on appellera livre, ne sera plus qu’une très petite portion de la livre ; ce qui la rendra encore plus idéale. Il peut même arriver que l’on ne fera plus de pièce de monnaie qui vaille précisément une livre, et qu’on ne fera pas non plus de pièce qui vaille un sou : pour lors, la livre et le sou seront des monnaies purement idéales. On donnera, à chaque pièce de monnaie, la dénomination d’autant de livres et d’autant de sous que l’on voudra ; la variation pourra être continuelle, parce qu’il est aussi aisé de donner un autre nom à une chose, qu’il est difficile de changer la chose même.

Pour ôter la source des abus, ce sera une très bonne loi, dans tous les pays où l’on voudra faire fleurir le commerce, que celle qui ordonnera qu’on emploiera des monnaies réelles, et que l’on ne fera point d’opération qui puisse les rendre idéales

Rien ne doit être si exempt de variation, que ce qui est la mesure commune de tout.

Le négoce, par lui-même, est très incertain ; et c’est un grand mal d’ajouter une nouvelle incertitude à celle qui est fondée sur la nature de la chose.
 
 

CHAPITRE IV

De la quantité de l’or et de l’argent.

Lorsque les nations policées sont les maîtresses du monde, l’or et l’argent augmentent tous les jours, soit qu’elles le tirent de chez elles, soit qu’elles l’aillent chercher là où il est. Il diminue, au contraire, lorsque les nations barbares prennent le dessus. On sait quelle fut la rareté de ces métaux, lorsque les Goths et les Vandales d’un côté, les Sarrasins et les Tartares de l’autre, eurent tout envahi.
 
 

CHAPITRE V

Continuation du même sujet.

L’argent tiré des mines de l’Amérique, transporté en Europe, de là encore envoyé en Orient, a favorisé la navigation de l’Europe ; c’est une marchandise de plus que l’Europe reçoit en troc de l’Amérique, et qu’elle envoie en troc aux Indes. Une plus grande quantité d’or et d’argent est donc favorable, lorsqu’on regarde ces métaux comme marchandise : elle ne l’est point, lorsqu’on les regarde comme signe ; parce que leur abondance choque leur qualité de signe, qui est beaucoup fondée sur la rareté.

Avant la première guerre punique, le cuivre était à l’argent, comme 960 est à 1 a ; il est aujourd’hui, à peu près, comme 73 1/2 est à 1 b. Quand la proportion serait comme elle était autrefois, l’argent n’en ferait que mieux sa fonction de signe.

a. Voyez ci-dessous le chap. XII.

b. En supposant l’argent à 49 livres le marc, et le cuivre à vingt sols la livre.
 
 

CHAPITRE VI

Par quelle raison le prix de l’usure diminua de la moitié, lors de la découverte des Indes.

L’Inca Garcilasso a dit qu’en Espagne, après la conquête des Indes, les rentes, qui étaient au denier dix, tombèrent au denier vingt. Cela devait être ainsi. Une grande quantité d’argent fut tout à coup portée en Europe : bientôt moins de personnes eurent besoin d’argent ; le prix de toutes choses augmenta, et celui de l’argent diminua : la proportion fut donc rompue, toutes les anciennes dettes furent éteintes. On peut se rappeler le temps du système b, où toutes les choses avaient une grande valeur, excepté l’argent. Après la conquête des Indes, ceux qui avaient de l’argent furent obligés de diminuer le prix ou le louage de leur marchandise, c’est-à-dire, l’intérêt.

Depuis ce temps, le prêt n’a pu revenir à l’ancien taux, parce que la quantité de l’argent a augmenté, toutes les années, en Europe. D’ailleurs, les fonds publics de quelques Etats, fondés sur les richesses que le commerce leur a procurées, donnant un intérêt très modique, il a fallu que les contrats des particuliers se réglassent là -dessus. Enfin, le change ayant donné aux hommes une facilité singulière de transporter l’argent d’un pays à un autre, l’argent n’a pu être rare dans un lieu, qu’il n’en vînt de tous côtés de ceux où il était commun.

a. Histoire des guerres civiles des Espagnols dans les Indes. b. On appelait ainsi le projet de M. Law en France.
 
 

CHAPITRE VII

Comment le prix des choses se fixe dans la variation des richesses de signe.

L’argent est le prix des marchandises ou denrées. Mais, comment se fixera ce prix ? c’est-à-dire, par quelle portion d’argent chaque chose sera-t-elle représentée ?

Si l’on compare la masse de l’or et de l’argent qui est dans le monde, avec la somme des marchandises qui y sont, il est certain que chaque denrée ou marchandise, en particulier, pourra être comparée à une certaine portion de la masse entière de l’or et de l’argent. Comme le total de l’une est au total de l’autre, la partie de l’une sera à la partie de l’autre. Supposons qu’il n’y ait qu’une seule denrée ou marchandise dans le monde, ou qu’il n’y en ait qu’une seule qui s’achète, et qu’elle se divise comme l’argent ; cette partie de cette marchandise répondra à une partie de la masse de l’argent ; la moitié du total de l’une, à la moitié du total de l’autre ; la dixième, la centième, la millième de l’une, à la dixième, à la centième, à la millième de l’autre. Mais, comme ce qui forme la propriété parmi les hommes, n’est pas tout à la fois dans le commerce ; et que les métaux ou les monnaies, qui en sont les signes, n’y sont pas aussi dans le même temps ; les prix se fixeront en raison composée du total des choses avec le total des signes ; et de celle du total des choses qui sont dans le commerce, avec le total des signes qui y sont aussi : et, comme les choses qui ne sont pas dans le commerce aujourd’hui peuvent y être demain, et que les signes qui n’y sont point aujourd’hui peuvent y rentrer tout de même, l’établissement du prix des choses dépend toujours fondamentalement de la raison du total des choses au total des signes.

Ainsi le prince ou le magistrat ne peuvent pas plus y taxer la valeur des marchandises, qu’établir, par une ordonnance, que le rapport d’un à dix est égal à celui d’un à vingt. Julien, ayant baissé les denrées à Antioche, y causa une affreuse famine a.

a. Histoire de l’Eglise, par SOCRATE, liv. II.
 
 

CHAPITRE VIII

Continuation du même sujet.

Les noirs de la côte d’Afrique ont un signe des valeurs, sans monnaie ; c’est un signe purement idéal, fondé sur le degré d’estime qu’ils mettent dans leur esprit à chaque marchandise, à proportion du besoin qu’ils en ont. Une certaine denrée ou marchandise vaut trois macutes ; une autre, six macutes ; une autre, dix macutes : c’est comme s’ils disaient simplement trois, six, dix. Le prix se forme par la comparaison qu’ils font de toutes les marchandises entre elles : pour lors, il n’y a point de monnaie particulière, mais chaque portion de marchandise est monnaie de l’autre.

Transportons, pour un moment, parmi nous, cette manière d’évaluer les choses ; et joignons-la avec la nôtre : Toutes les marchandises et denrées du monde, ou bien toutes les marchandises ou denrées d’un Etat en particulier considéré comme séparé de tous les autres, vaudront un certain nombre de macutes ; et, divisant l’argent de cet Etat en autant de parties qu’il y a de macutes, une partie divisée de cet argent sera le signe d’une macute.

Si l’on suppose que la quantité de l’argent d’un Etat double, il faudra, pour une macute, le double de l’argent : mais si, en doublant l’argent, vous doublez aussi les macutes, la proportion restera telle qu’elle était avant l’un et l’autre doublement

Si, depuis la découverte des Indes, l’or et l’argent ont augmenté en Europe à raison d’un à vingt, le prix des denrées et marchandises aurait dû monter en raison d’un à vingt : mais si, d’un autre côté, le nombre des marchandises a augmenté comme un à deux, il faudra que le prix de ces marchandises et denrées ait haussé, d’un côté, à raison d’un à vingt, et qu’il ait baissé en raison d’un à deux ; et qu’il ne soit, par conséquent, qu’en raison d’un à dix

La quantité des marchandises et denrées croît par une augmentation de commerce ; l’augmentation de commerce, par une augmentation d’argent qui arrive successivement ; et par de nouvelles communications avec de nouvelles terres et de nouvelles mers, qui nous donnent de nouvelles denrées et de nouvelles marchandises.
 
 

CHAPITRE IX

De la rareté relative de l’or et de l’argent.

Outre l’abondance et la rareté positive de l’or et de l’argent, il y a encore une abondance et une rareté relative d’un de ces métaux à l’autre.

L’avarice garde l’or et l’argent ; parce que, comme elle ne veut point consommer, elle aime des signes qui ne se détruisent point. Elle aime mieux garder l’or que l’argent ; parce qu’elle craint toujours de perdre, et qu’elle peut mieux cacher ce qui est en plus petit volume. L’or disparaît donc quand l’argent est commun, parce que chacun en a pour le cacher ; il reparaît quand l’argent est rare, parce qu’on est obligé de le retirer de ses retraites.

C’est donc une règle : l’or est commun quand l’argent est rare, et l’or est rare quand l’argent est commun. Cela fait sentir la différence de l’abondance et de la rareté relative, d’avec l’abondance et la rareté réelle ; chose dont 1e vais beaucoup parler.
 
 

CHAPITRE X

Du change.

C’est l’abondance et la rareté relative des monnaies des divers pays, qui forment ce qu’on appelle le change.

Le change est une fixation de la valeur actuelle et momentanée des monnaies.

L’argent, comme métal, a une valeur, comme toutes les autres marchandises ; et il a encore une valeur qui vient de ce qu’il est capable de devenir le signe des autres marchandises : et, s’il n’était qu’une simple marchandise, il ne faut pas douter qu’il ne perdît beaucoup de son prix.

L’argent, comme monnaie, a une valeur que le prince peut fixer dans quelques rapports, et qu’il ne saurait fixer dans d’autres.

Le prince établit une proportion entre une quantité d’argent comme métal, et la même quantité comme monnaie : 2&deg ; Il fixe celle qui est entre divers métaux employés à la monnaie : 3&deg ; Il établit le poids et le titre de chaque pièce de monnaie : Enfin, il donne à chaque pièce cette valeur idéale dont j’ai parlé. J’appellerai la valeur de la monnaie, dans ces quatre rapports, valeur positive, parce qu’elle peut être fixée par une loi.

Les monnaies de chaque Etat ont, de plus, une valeur relative, dans le sens qu’on les compare avec les monnaies des autres pays : c’est cette valeur relative que le change établit : Elle dépend beaucoup de la valeur positive : Elle est fixée par l’estime la plus générale des négociants, et ne peut l’être par l’ordonnance du prince ; parce qu’elle varie sans cesse, et dépend de mille circonstances.

Pour fixer la valeur relative, les diverses nations se régleront beaucoup sur celle qui a le plus d’argent. Si elle a autant d’argent que toutes les autres ensemble, il faudra bien que chacune aille se mesurer avec elle ; ce qui fera qu’elles se régleront, à peu prés, entre elles comme elles se sont mesurées avec la nation principale.

Dans l’état actuel de l’univers, c’est la Hollande a qui est cette nation dont nous parlons. Examinons le change par rapport à elle.

Il y a, en Hollande, une monnaie qu’on appelle un florin : le florin vaut vingt sous, ou quarante demi-sous, ou gros. Pour simplifier les idées, imaginons qu’il n’y ait point de florins en Hollande, et qu’il n’y ait que des gros : un homme qui aura mille florins aura quarante mille gros, ainsi du reste : Or le change avec la Hollande consiste à savoir combien vaudra de gros chaque pièce de monnaie des autres pays ; et, comme l’on compte ordinairement en France par écus de trois livres, le change demandera combien un écu de trois livres vaudra de gros. Si le change est à cinquante-quatre, l’écu de trois livres vaudra cinquante-quatre gros ; s’il est à soixante, il vaudra soixante gros ; si l’argent est rare en France, l’écu de trois livres vaudra plus de gros ; s’il est en abondance, il vaudra moins de gros.

Cette rareté ou cette abondance, d’où résulte la mutation du change, n’est pas la rareté ou l’abondance réelle ; c’est une rareté ou une abondance relative : par exemple, quand la France a plus besoin d’avoir des fonds en Hollande, que les Hollandais n’ont besoin d’en avoir en France, l’argent est appelé commun en France, et rare en Hollande ; et vice versa.

Supposons que le change avec la Hollande soit à cinquante-quatre. Si la France et la Hollande ne composaient qu’une ville, on ferait comme l’on fait quand on donne la monnaie d’un écu : le Français tirerait de sa poche trois livres, et le Hollandais tirerait de la sienne cinquante-quatre gros. Mais, comme il y a de la distance entre Paris et Amsterdam, il faut que celui qui me donne, pour mon écu de trois livres, cinquante-quatre gros qu’il a en Hollande, me donne une lettre de change de cinquante-quatre gros sur la Hollande. Il n’est plus ici question de cinquante-quatre gros, mais d’une lettre de cinquante-quatre gros. Ainsi, pour juger b de la rareté ou de l’abondance de l’argent, il faut savoir s’il y a en France plus de lettres de cinquante-quatre gros destinées pour la France, qu’il n’y a d’écus destinés pour la Hollande. S’il y a beaucoup de lettres offertes par les Hollandais, et peu d’écus offerts par les Français, l’argent est rare en France, et commun en Hollande ; et il faut que le change hausse, et que, pour mon écu, on me donne plus de cinquante-quatre gros ; autrement 1e ne le donnerais pas ; et vice versa.

On voit que les diverses opérations du change forment un compte de recette et de dépense qu’il faut toujours solder ; et qu’un Etat qui doit ne s’acquitte pas plus avec les autres par le change, qu’un particulier ne paye une dette en changeant de l’argent.

Je suppose qu’il n’y ait que trois Etats dans le monde, la France, l’Espagne et la Hollande ; que divers particuliers d’Espagne dussent en France la valeur de cent mille marcs d’argent, et que divers particuliers de France dussent en Espagne cent dix mille marcs ; et que quelque circonstance fît que chacun, en Espagne et en France, voulût tout à coup retirer son argent : que feraient les opérations du change ? Elles acquitteraient réciproquement ces deux nations de la somme de cent mille marcs : mais la France devrait toujours dix mille marcs en Espagne, et les Espagnols auraient toujours des lettres sur la France pour dix mille marcs ; et la France n’en aurait point du tout sur l’Espagne.

Que si la Hollande était dans un cas contraire avec la France, et que, pour solde, elle lui dût dix mille marcs, la France pourrait payer l’Espagne de deux manières, ou en donnant à ses créanciers en Espagne des lettres sur ses débiteurs de Hollande pour dix mille marcs, ou bien en envoyant dix mille marcs d’argent en espèces en Espagne.

Il suit de là que, quand un Etat a besoin de remettre une somme d’argent dans un autre pays, il est indifférent, par la nature de la chose, que l’on y voiture de l’argent, ou que l’on prenne des lettres de change. L’avantage de ces deux manières de payer dépend uniquement des circonstances actuelles : il faudra voir ce qui, dans ce moment, donnera plus de gros en Hollande, ou l’argent porté en espèces c, ou une lettre sur la Hollande de pareille somme.

Lorsque même titre et même poids d’argent en France me rendent même poids et même titre d’argent en Hollande, on dit que le change est au pair. Dans l’état actuel des monnaies d, le pair est, à peu près, à cinquante-quatre gros par écu : lorsque le change sera au- dessus de cinquante-quatre gros, on dira qu’il est haut ; lorsqu’il sera au-dessous, on dira qu’il est bas.

Pour savoir si, dans une certaine situation du change, l’Etat gagne ou perd, il faut le considérer comme débiteur, comme créancier, comme vendeur, comme acheteur. Lorsque le change est plus bas que le pair, il perd comme débiteur, il gagne comme créancier ; il perd comme acheteur, il gagne comme vendeur. On sent bien qu’il perd comme débiteur : par exemple, la France devant à la Hollande un certain nombre de gros, moins son écu vaudra de gros, plus il lui faudra d’écus pour payer : au contraire, si la France est créancière d’un certain nombre de gros, moins chaque écu vaudra de gros, plus elle recevra d’écus. L’Etat perd encore comme acheteur ; car il faut toujours le même nombre de gros pour acheter la même quantité de marchandises ; et, lorsque le change baisse, chaque écu de France donne moins de gros. Par la même raison, l’Etat gagne comme vendeur : je vends ma marchandise en Hollande le même nombre de gros que je la vendais ; j’aurai donc plus d’écus en France, lorsque avec cinquante gros je me procurerai un écu, que lorsqu’il m’en faudra cinquante-quatre pour avoir ce même écu : le contraire de tout ceci arrivera à l’autre Etat. Si la Hollande doit un certain nombre d’écus, elle gagnera ; et, si on lui doit, elle perdra : si elle vend, elle perdra ; si elle achète, elle gagnera.

Il faut pourtant suivre ceci : lorsque le change est au-dessous du pair ; par exemple, s’il est à cinquante au lieu d’être à cinquante- quatre, il devrait arriver que la France, envoyant par le change cinquante-quatre mille écus en Hollande, n’achèterait de marchandises que pour cinquante mille ; et que, d’un autre côté, la Hollande, envoyant la valeur de cinquante mille écus en France, en achèterait pour cinquante-quatre mille : ce qui ferait une différence de huit cinquante-quatrièmes, c’est-à-dire, de plus d’un septième de perte pour la France ; de sorte qu’il faudrait envoyer en Hollande un septième de plus en argent ou en marchandises, qu’on ne faisait lorsque le change était au pair : et le mal augmentant toujours, parce qu’une pareille dette ferait encore diminuer le change, la France serait, à la fin, ruinée. Il semble, dis-je, que cela devrait être ; et cela n’est pas, à cause du principe que j’ai déjà établi ailleurs e, qui est que les Etats tendent toujours à se mettre dans la balance, et à se procurer leur libération ; ainsi ils n’empruntent qu’à proportion de ce qu’ils peuvent payer, et n’achètent qu’à mesure qu’ils vendent. Et, en prenant l’exemple ci-dessus, si le change tombe en France de cinquante-quatre à cinquante ; le Hollandais, qui achetait des marchandises de France pour mille écus, et qui les payait cinquante-quatre mille gros, ne les paierait plus que cinquante mille, si le Français y voulait consentir : mais la marchandise de France haussera insensiblement, le profit se partagera entre le Français et le Hollandais ; car, lorsqu’un négociant peut gagner, il partage aisément son profit : il se fera donc une communication de profit entre le Français et le Hollandais. De la même manière, le Français, qui achetait des marchandises de Hollande pour cinquante- quatre mille gros, et qui les payait avec mille écus lorsque le change était à cinquante-quatre, serait obligé d’ajouter quatre cinquante-quatrièmes de plus en écus de France, pour acheter les mêmes marchandises : mais le marchand français, qui sentira la perte qu’il ferait, voudra donner moins de la marchandise de Hollande ; il se fera donc une communication de perte entre le marchand français et de marchand hollandais, l’Etat se mettra insensiblement dans la balance, et l’abaissement du change n’aura pas tous les inconvénients qu’on devait craindre.

Lorsque le change est plus bas que le pair, un négociant peut, sans diminuer sa fortune, remettre ses fonds dans les pays étrangers ; parce qu’en les faisant revenir, il regagne ce qu’il a perdu : mais un prince, qui n’envoie, dans les pays étrangers, qu’un argent qui ne doit jamais revenir, perd toujours.

Lorsque les négociants font beaucoup d’affaires dans un pays, le change y hausse infailliblement. Cela vient de ce qu’on y prend beaucoup d’engagements ; et qu’on y achète beaucoup de marchandises ; et l’on tire sur le pays étranger pour les payer.

Si un prince fait de grands amas d’argent dans son Etat, l’argent y pourra être rare réellement, et commun relativement : par exemple, si, dans le même temps, cet Etat avait à payer beaucoup de marchandises dans le pays étranger, le change baisserait, quoique l’argent fût rare.

Le change de toutes les places tend toujours à se mettre à une certaine proportion ; et cela est dans la nature de la chose même. Si le change de l’Irlande à l’Angleterre est plus bas que le pair, et que celui de l’Angleterre à la Hollande soit aussi plus bas que le pair, celui de l’Irlande à la Hollande sera encore plus bas ; c’est-à- dire, en raison composée de celui d’Irlande à l’Angleterre, et de celui de l’Angleterre à la Hollande : car un Hollandais, qui peut faire venir ses fonds indirectement d’Irlande par l’Angleterre, ne voudra pas payer plus cher pour les faire venir directement. Je dis que cela devrait être ainsi : mais cela n’est pourtant pas exactement ainsi ; il y a toujours des circonstances qui font varier ces choses ; et la différence du profit qu’il y a à tirer par une place, ou à tirer par une autre, fait l’art ou l’habileté particulière des banquiers, dont il n’est point question ici.

Lorsqu’un Etat hausse sa monnaie ; par exemple, lorsqu’il appelle six livres ou deux écus qu’il n’appelait que trois livres ou un écu, cette dénomination nouvelle, qui n’ajoute rien de réel à l’écu, ne doit pas procurer un seul gros de plus par le change. On ne devrait avoir, pour les deux écus nouveaux, que la même quantité de gros que l’on recevait pour l’ancien ; et, si cela n’est pas, ce n’est point l’effet de la fixation en elle-même, mais de celui qu’elle produit comme nouvelle, et de celui qu’elle a comme subite. Le change tient à des affaires commencées, et ne se met en règle qu’après un certain temps.

Lorsqu’un Etat, au lieu de hausser simplement sa monnaie par une loi, fait une nouvelle refonte, afin de faire, d’une monnaie forte, une monnaie plus faible ; il arrive que, pendant le temps de l’opération, il y a deux sortes de monnaies ; la forte, qui est la vieille ; et la faible, qui est la nouvelle : et, comme la forte est décriée, et ne se reçoit qu’à la monnaie, et que, par conséquent, les lettres de change doivent se payer en espèces nouvelles, il semble que le change devrait se régler sur l’espèce nouvelle. Si, par exemple, l’affaiblissement, en France, était de moitié, et que l’ancien écu de trois livres donnât soixante gros en Hollande, le nouvel écu ne devrait donner que trente gros. D’un autre côté, il semble que le change devrait se régler sur la valeur de l’espèce vieille ; parce que le banquier, qui a de l’argent et qui prend des lettres, est obligé d’aller porter, à la monnaie, des espèces vieilles, pour en avoir de nouvelles sur lesquelles il perd. Le change se mettra donc entre la valeur de l’espèce nouvelle et celle de l’espèce vieille. La valeur de l’espèce vieille tombe, pour ainsi dire ; et parce qu’il y a déjà, dans le commerce, de l’espèce nouvelle ; et parce que le banquier ne peut pas tenir rigueur, ayant intérêt de faire sortir promptement l’argent vieux de sa caisse pour le faire travailler, et y étant même forcé pour faire ses paiements : D’un autre côté, la valeur de l’espèce nouvelle s’élève, pour ainsi dire, parce que le banquier, avec de l’espèce nouvelle, se trouve dans une circonstance où nous allons faire voir qu’il peut, avec un grand avantage, s’en procurer de la vieille. Le change se mettra donc, comme j’ai dit, entre l’espèce nouvelle et l’espèce vieille. Pour lors, les banquiers ont du profit à faire sortir l’espèce vieille de l’Etat ; parce qu’ils se procurent, par là, le même avantage que donnerait un change réglé sur l’espèce vieille, c’est-à-dire, beaucoup de gros en Hollande ; et qu’ils ont un retour en change, réglé entre l’espèce nouvelle et l’espèce vieille, c’est-à-dire, plus bas : ce qui procure beaucoup d’écus en France.

Je suppose que trois livres d’espèce vieille rendent, par le change actuel, quarante-cinq gros ; et qu’en transportant ce même écu en Hollande, on en ait soixante : mais, avec une lettre de quarante- cinq gros, on se procurera un écu de trois livres en France, lequel, transporté en espèces vieilles en Hollande, donnera encore soixante gros : toute l’espèce vieille sortira donc de l’Etat qui fait la refonte, et le profit en sera pour les banquiers.

Pour remédier à cela, on sera forcé de faire une opération nouvelle. L’Etat, qui fait la refonte, enverra lui-même une grande quantité d’espèce vieille chez la nation qui règle le change ; et, s’y procurant un crédit, il fera monter le change au point, qu’on aura, à peu de chose près, autant de gros, par le change, d’un écu de trois livres, qu’on en aurait en faisant sortir un écu de trois livres en espèces vieilles hors du pays. Je dis à peu de chose près, parce que, lorsque le profit sera modique, on ne sera point tenté de faire sortir l’espèce, à cause des frais de la voiture, et des risques de la confiscation.

Il est bon de donner une idée bien claire de ceci. Le sieur Bernard, ou tout autre banquier que l’Etat voudra employer, propose ses lettres sur la Hollande, et les donne à un, deux, trois gros plus haut que le change actuel ; il a fait une provision, dans les pays étrangers, par le moyen des espèces vieilles qu’il a fait continuellement voiturer ; il a donc fait hausser le change au point que nous venons de dire : cependant, à force de donner de ses lettres, il se saisit de toutes les espèces nouvelles, et force les autres banquiers, qui ont des paiements à faire, à porter leurs espèces vieilles à la monnaie : et de plus, comme il a eu, insensiblement, tout l’argent, il contraint, à leur tour, les autres banquiers à lui donner des lettres à un change très-haut : le profit de la fin l’indemnise, en grande partie, de la perte du commencement.

On sent que, pendant toute cette opération, l’Etat doit souffrir une violente crise. L’argent y deviendra très rare, 1&deg ; parce qu’il faut en décrier la plus grande partie ; 2&deg ; parce qu’il en faudra transporter une partie dans les pays étrangers ; 3&deg ; parce que tout le monde se resserrera, personne ne voulant laisser au prince un profit qu’on espère avoir soi-même. Il est dangereux de la faire avec lenteur : il est dangereux de la faire avec promptitude. Si le gain qu’on suppose est immodéré, les inconvénients augmentent à mesure.

On a vu, ci-dessus, que, quand le change était plus bas que l’espèce, il y avait du profit à faire sortir l’argent : par la même raison, lorsqu’il est plus haut que l’espèce, il y a du profit à le faire revenir.

Mais il y a un cas où on trouve du profit à faire sortir l’espèce, quoique le change soit au pair : c’est lorsqu’on l’envoie dans les pays étrangers, pour la faire remarquer ou refondre. Quand elle est revenue, on fait, soit qu’on l’emploie dans le pays, soit qu’on prenne des lettres pour l’étranger, le profit de la monnaie.

S’il arrivait que, dans un Etat, on fît une compagnie qui eût un nombre très considérable d’actions ; et qu’on eût fait, dans quelques mois de temps, hausser ces actions vingt ou vingt-cinq fois au-delà de la valeur du premier achat ; et que ce même Etat eût établi une banque dont les billets dussent faire la fonction de monnaie ; et que la valeur numéraire de ces billets fût prodigieuse, pour répondre à la prodigieuse valeur numéraire des actions (c’est le système de M. Law) : il suivrait de la nature de la chose, que ces actions et billets s’anéantiraient de la même manière qu’ils seraient établis. On n’aurait pu faire monter tout à coup les actions vingt ou vingt-cinq fois plus haut que leur première valeur, sans donner à beaucoup de gens le moyen de ses procurer d’immenses richesses en papier : chacun chercherait à assurer sa fortune ; et, comme le change donne la voie la plus facile pour la dénaturer, ou pour la transporter où l’on veut, on remettrait, sans cesse, une partie de ses effets chez la nation qui règle le change. Un projet continuel de remettre dans les pays étrangers, ferait baisser le change. Supposons que, du temps du système, dans le rapport du titre et du poids de la monnaie d’argent, le taux du change fût de quarante gros par écu ; lorsqu’un papier innombrable fut devenu monnaie, on n’aura plus voulu donner que trente-neuf gros par écu ; ensuite que trente-huit, trente-sept, etc. Cela alla si loin que l’on ne donna plus que huit gros ; et qu’enfin il n’y eut plus de change.

C’était le change qui devait, en ce cas, régler, en France, la proportion de l’argent avec le papier. Je suppose que, par le poids et le titre de l’argent, l’écu de trois livres d’argent valût quarante gros ; et que, le change se faisant en papier, l’écu de trois livres, en papier, ne valût que huit gros ; la différence était de quatre cinquièmes. L’écu de trois livres, en papier, valait donc quatre cinquièmes de moins que l’écu de trois livres en argent.

a. Les Hollandais règlent le change de presque toute l’Europe, par une espèce de délibération entre eux, selon qu’il convient à leurs intérêts. b. Il y a beaucoup d’argent dans une place, lorsqu’il y a plus d’argent que de papier ; il y en a peu, lorsqu’il y a plus de papier que d’argent. c. Les frais de la voiture et de l’assurance déduits. d. En 1744. e. Voyez le liv. XX, chap. XXIII.
 
 

CHAPITRE XI

Des opérations que les Romains firent sur les monnaies.

Quelques coups d’autorité que l’on ait faits, de nos jours, en France, sur les monnaies, dans deux ministères consécutifs, les Romains en firent de plus grands ; non pas dans le temps de cette république corrompue, ni dans celui de cette république qui n’était qu’une anarchie ; mals lorsque, dans la force de son institution, par sa sagesse, comme par son courage, après avoir vaincu les villes d’Italie, elle disputait l’empire aux Carthaginois.

Et je suis bien aise d’approfondir un peu cette matière, afin qu’on ne fasse pas un exemple de ce qui n’en est point un.

Dans la première guerre punique a, l’as, qui devait être de douze onces de cuivre, n’en pesa plus que deux ; et, dans la seconde, il ne fut plus que d’une. Ce retranchement répond à ce que nous appelons aujourd’hui augmentation des monnaies : ôter d’un écu de six livres la moitié de l’argent, pour en faire deux, ou le faire valoir douze livres, c’est précisément la même chose.

Il ne nous reste point de monument de la manière dont les Romains firent leur opération dans la première guerre punique : mais ce qu’ils firent dans la seconde nous marque une sagesse admirable. La république ne se trouvait point en état d’acquitter ses dettes : l’as pesait deux onces de cuivre ; et le denier, valant dix as, valait vingt onces de cuivre. La république fit des as d’une once de cuivre b ; elle gagna la moitié sur ses créanciers ; elle paya un denier avec ces dix onces de cuivre. Cette opération donna une grande secousse à l’Etat, il fallait la donner la moindre qu’il était possible ; elle contenait une injustice, il fallait qu’elle fût la moindre qu’il était possible ; elle avait pour objet la libération de la république envers ses citoyens, il ne fallait donc pas qu’elle eût celui de la libération des citoyens entre eux : cela fit faire une seconde opération ; et l’on ordonna que le denier, qui n’avait été jusque-là que de dix as, en contiendrait seize. Il résulta, de cette double opération, que, pendant que les créanciers de la république perdaient la moitié c, ceux des particuliers ne perdaient qu’un cinquième d : les marchandises n’augmentaient que d’un cinquième ; le changement réel dans la monnaie n’était que d’un cinquième : on voit les autres conséquences.

Les Romains se conduisirent donc mieux que nous, qui, dans nos opérations, avons enveloppé et les fortunes publiques et les fortunes particulières. Ce n’est pas tout : on va voir qu’ils les firent dans des circonstances plus favorables que nous.

a. PLINE, Histoire naturelle, liv. XXXIII, art. 13. b. Ibid. c. Ils recevaient dix onces de cuivre pour vingt. d. Ils recevaient seize onces de cuivre pour vingt.
 
 

CHAPITRE XII

Circonstances dans lesquelles les Romains firent leurs opérations sur la monnaie.

Il y avait anciennement très peu d’or et d’argent en Italie ; ce pays a peu ou point de mines d’or et d’argent : lorsque Rome fut prise par les Gaulois, il ne s’y trouva que mille livres d’or a, Cependant les Romains avaient saccagé plusieurs villes puissantes, et ils en avaient transporté les richesses chez eux. Ils ne se servirent longtemps que de monnaie de cuivre : ce ne fut qu’après la paix de Pyrrhus, qu’ils eurent assez d’argent pour en faire de la monnaie b : ils firent des deniers de ce métal, qui valaient dix as c, ou dix livres de cuivre. Pour lors, la proportion de l’argent au cuivre était comme 1 à 960 : car le denier romain valant dix as ou dix livres de cuivre, il valait cent vingt onces de cuivre ; et le même denier valant un huitième d’once d’argentd, cela faisait la proportion que nous venons de dire.

Rome devenue maîtresse de cette partie de l’Italie la plus voisine de la Grèce et de la Sicile, se trouva, peu à peu, entre deux peuples riches, les Grecs et les Carthaginois ; l’argent augmenta chez elle ; et la proportion de 1 à 960 entre l’argent et le cuivre ne pouvant plus se soutenir, elle fit diverses opérations sur les monnaies, que nous ne connaissons pas. Nous savons seulement qu’au commencement de la seconde guerre punique, le denier romain ne valait plus que vingt onces de cuivre e ; et qu’ainsi, la proportion entre l’argent et le cuivre n’était plus que comme 1 est à 160. La réduction était bien considérable, puisque la république gagna cinq sixièmes sur toute la monnaie de cuivre : mais on ne fit que ce que demandait la nature des choses, et rétablir la proportion entre les métaux qui servaient de monnaie.

La paix, qui termina la première guerre punique, avait laissé les Romains maîtres de la Sicile. Bientôt ils entrèrent en Sardaigne, ils commencèrent à connaître l’Espagne : la masse de l’argent augmenta encore à Rome ; on y fit l’opération qui réduisit le denier d’argent de vingt onces à seize f ; et elle eut cet effet, qu’elle remit en proportion l’argent et le cuivre : cette proportion était comme 1 est à 160, elle fut comme 1 est à 128.

Examinez les Romains ; vous ne les trouverez jamais si supérieurs, que dans le choix des circonstances dans lesquelles ils firent les biens et les maux.

a. Pline, liv. XXXIII, art. 5. b. Freinshemius, liv. V. de la seconde décade. c. Ibid. loco citato. Ils frappèrent aussi, dit le même auteur, des demi appelés quinaires et des quarts appelés sesterces. d. Un huitième selon Budée ; un septième, selon d’autres auteurs. e. PLINE, Histoire naturelle, liv. XXXIII, art. 13. f. PLINE, Histoire naturelle, liv. XXXIII, art. 13.
 
 

CHAPITRE XIII

Opérations sur les monnaies, du temps des empereurs.

Dans les opérations que l’on fit sur les monnaies du temps de la république, on procéda par voie de retranchement : l’Etat confiait au peuple ses besoins, et ne prétendait pas le séduire. Sous les empereurs, on procéda par voie d’alliage : ces princes, réduits au désespoir par ieurs libéralités mêmes, se virent obligés d’altérer les monnaies ; voie indirecte, qui diminuait le mal, et semblait ne le pas toucher : on retirait une partie du don, et on cachait la main ; et, sans parler de diminution de la paie ou des largesses, elles se trouvaient diminuées.

On voit encore, dans les cabinets a, des médailles qu’on appelle fourrées, qui n’ont qu’une lame d’argent qui couvre le cuivre, il est parlé de cette monnaie dans un fragment du livre LXXVII de Dion b.

Didius Julien commença l’affaiblissement. On trouve que la monnaie de Caracalla c avait plus de la moitié d’alliage, celle d’Alexandre Sévère d les deux tiers : l’affaiblissement continua ; et, sous Galien e, on ne voyait plus que du cuivre argenté.

On sent que ces opérations violentes ne sauraient avoir lieu dans ces temps-ci ; un prince se tromperait lui-même, et ne tromperait personne. Le change a appris au banquier à comparer toutes les monnaies du monde, et à les mettre à leur juste valeur ; le titre des monnaies ne peut plus être un secret. Si un prince commence le billon, tout le monde continue, et le fait pour lui ; les espèces fortes sortent d’abord, et on les lui renvoie faibles. Si, comme les empereurs romains, il affaiblissait l’argent, sans affaiblir l’or, il verrait, tout à coup, disparaître l’or, et il serait réduit à son mauvais argent. Le change, comme j’ai dit au livre précédent f, a ôté les grands coups d’autorité, du moins les succès des grands coups d’autorité.

a. Voyez la Science des médailles, du Père Joubert, édit. de Paris, 1739, p. 59. b. Extrait des vertus et des vices. c. Voyez Savotte, part. 2, Chap. XII et le Journal des savants du 28 juillet 1681, sur une découverte de 50.000 médailles. d. Id., Ibid. e. Id., Ibid. f. Chap. XVI.
 
 

CHAPITRE XIV

Comment le change gêne les Etats despotiques.

La Moscovie voudrait descendre de son despotisme, et ne le peut. L’établissement du commerce demande celui du change ; et les opérations du change contredisent toutes ses lois.

En 1745, la czarine fit une ordonnance pour chasser les Juifs, parce qu’ils avaient remis dans les pays étrangers l’argent de ceux qui étaient relégués en Sibérie, et celui des étrangers qui étaient au service. Tous les sujets de l’empire, comme des esclaves, n’en peuvent sortir, ni faire sortir leurs biens, sans permission. Le change, qui donne le moyen de transporter l’argent d’un pays à un autre, est donc contradictoire aux lois de Moscovie.

Le commerce même contredit ses lois. Le peuple n’est composé que d’esclaves attachés aux terres, et d’esclaves qu’on appelle ecclésiastiques ou gentilshommes, parce qu’ils sont les seigneurs de ces esclaves : il ne reste donc guère personne pour le tiers état, qui doit former les ouvriers et les marchands.
 
 

CHAPITRE XV

Usage de quelques pays d’Italie.

Dans quelques pays d’Italie, on a fait des lois pour empêcher les sujets de vendre des fonds de terre, pour transporter leur argent dans les pays étrangers. Ces lois pouvaient être bonnes, lorsque les richesses de chaque Etat étaient tellement à lui, qu’il y avait beaucoup de difficulté à les faire passer à un autre. Mais depuis que, par l’usage du change, les richesses ne sont, en quelque façon, à aucun Etat en particulier, et qu’il y a tant de facilité à les transporter d’un pays à un autre, c’est une mauvaise loi que celle qui ne permet pas de disposer, pour ses affaires, de ses fonds de terre, lorsqu’on peut disposer de son argent. Cette loi est mauvaise, parce qu’elle donne de l’avantage aux effets mobiliers sur les fonds de terre, parce qu’elle dégoûte les étrangers de venir s’établir dans le pays, et enfin parce qu’on peut l’éluder.
 
 

CHAPITRE XVI

Du secours que l’Etat peut tirer des banquiers.

Les banquiers sont faits pour changer de l’argent, et non pas pour en prêter. Si le prince ne s’en sert que pour changer son argent, comme il ne fait que de grosses affaires, le moindre profit qu’il leur donne pour leurs remises devient un objet considérable ; et, si on lui demande de gros profits, il peut être sûr que c’est un défaut de l’administration. Quand, au contraire, ils sont employés à faire des avances, leur art consiste à se procurer de gros profits de leur argent, sans qu’on puisse les accuser d’usure.

CHAPITRE XVII

Des dettes publiques.

Quelques gens ont cru qu’il était bon qu’un Etat dût à lui-même : ils ont pensé que cela multipliait les richesses, en augmentant la circulation.

Je crois qu’on a confondu un papier circulant qui représente la monnaie, ou un papier circulant qui est le signe des profits qu’une compagnie a faits ou fera sur le commerce, avec un papier qui représente une dette. Les deux premiers sont très avantageux à l’Etat : le dernier ne peut l’être ; et tout ce qu’on peut en attendre, c’est qu’il soit un bon gage, pour les particuliers, de la dette de la nation, c’est-à-dire, qu’il en procure le paiement. Mais voici les inconvénients qui en résultent.

1&deg ; Si les étrangers possèdent beaucoup de papiers qui représentent une dette, ils tirent, tous les ans, de la nation, une somme considérable pour les intérêts.

2&deg ; Dans une nation ainsi perpétuellement débitrice, le change doit être très bas.

3&deg ; L’impôt levé pour le paiement des intérêts de la dette, fait tort aux manufactures, en rendant la main de l’ouvrier plus chère.

4&deg ; On ôte les revenus véritables de l’Etat à ceux qui ont de l’activité et de l’industrie, pour les transporter aux gens oisifs ; c’est-à-dire, qu’on donne des commodités pour travailler à ceux qui ne travaillent point, et des difficultés pour travailler à ceux qui travaillent.

Voilà les inconvénients ; je n’en connais point les avantages. Dix personnes ont chacune mille écus de revenu en fonds de terre ou en industrie ; cela fait, pour la nation, à cinq pour cent, un capital de deux cent mille écus. Si ces dix personnes emploient la moitié de leur revenu, c’est-à-dire cinq mille écus, pour payer les intérêts de cent mille écus qu’elles ont empruntés à d’autres, cela ne fait encore, pour l’Etat, que deux cent mille écus : c’est, dans le langage des algébristes, 200.000 écus - 100.000 écus + 100.000 écus = 200.000 écus.

Ce qui peut jeter dans l’erreur, c’est qu’un papier qui représente la dette d’une nation est un signe de richesse ; car il n’y a qu’un Etat riche qui puisse soutenir un tel papier, sans tomber dans la décadence : que s’il n’y tombe pas, il faut que l’Etat ait de grandes richesses d’ailleurs. On dit qu’il n’y a point de mal, parce qu’il y a des ressources contre ce mal ; et on dit que le mal est un bien, parce que les ressources surpassent le mal.
 
 

CHAPITRE XVIII

Du paiement des dettes publiques.

Il faut qu’il y ait une proportion entre l’Etat créancier et l’Etat débiteur. L’Etat peut être créancier à l’infini, mais il ne peut être débiteur qu’à un certain degré ; et quand on est parvenu à passer ce degré, le titre de créancier s’évanouit.

Si cet Etat a encore un crédit qui n’ait point reçu d’atteinte, il pourra faire ce qu’on a pratiqué si heureusement dans un Etat d’Europe a ; c’est de se procurer une grande quantité d’espèces, et d’offrir à tous les particuliers leur remboursement, à moins qu’ils ne veuillent réduire l’intérêt. En effet, comme, lorsque l’Etat emprunte, ce sont les particuliers qui fixent le taux de l’intérêt ; lorsque l’Etat veut payer, c’est à lui à le fixer.

Il ne suffit pas de réduire l’intérêt : il faut que le bénéfice de la réduction forme un fonds d’amortissement, pour payer, chaque année, une partie des capitaux ; opération d’autant plus heureuse, que le succès en augmente tous les jours.

Lorsque le crédit de l’Etat n’est pas entier, c’est une nouvelle raison pour chercher à former un fonds d’amortissement ; parce que ce fonds, une fois établi, rend bientôt la confiance.

Si l’Etat est une république, dont le gouvernement comporte, par sa nature, que l’on y fasse des projets pour longtemps, le capital du fonds d’amortissement peut être peu considérable : il faut, dans une monarchie, que ce capital soit plus grand.

2&deg ; Les règlements doivent être tels, que tous les citoyens de l’Etat portent le poids de l’établissement de ce fonds, parce qu’ils ont tous le poids ce l’établissement de la dette ; le créancier de l’Etat, par les sommes qu’il contribue, payant lui-même à lui-même.

3&deg ; Il y a quatre classes de gens qui payent les dettes de l’Etat : les propriétaires des fonds de terre, ceux qui exercent leur industrie par le négoce, les laboureurs et artisans, enfin les rentiers de l’Etat ou des particuliers. De ces quatre classes, la dernière, dans un cas de nécessité, semblerait devoir être la moins ménagée ; parce que c’est une classe entièrement passive dans l’Etat, tandis que ce même Etat est soutenu par la force active des trois autres. Mais, comme on ne peut la charger plus, sans détruire la confiance publique, dont l’Etat en général, et ces trois classes en particulier, ont un souverain besoin ; comme la foi publique ne peut manquer à un certain nombre de citoyens, sans paraître manquer à tous ; comme la classe des créanciers est toujours la plus exposée aux projets des ministres, et qu’elle est toujours sous les yeux et sous la main ; il faut que l’Etat lui accorde une singulière protection, et que la partie débitrice n’ait jamais le moindre avantage sur celle qui est créancière.

a. L’Angleterre.
 
 

CHAPITRE XIX

Des prêts à intérêt.

L’argent est le signe des valeurs. Il est clair que celui qui a besoin de ce signe doit le louer, comme il fait toutes les choses dont il peut avoir besoin. Toute la différence est que les autres choses peuvent, ou se louer, ou s’acheter ; au lieu que l’argent, qui est le prix des choses, se loue et ne s’achète pas a.

C’est bien une action très bonne de prêter à un autre son argent sans intérêt : mais on sent que ce ne peut être qu’un conseil de religion, et non une loi civile.

Pour que le commerce puisse se bien faire, il faut que l’argent ait un prix, mais que ce prix soit peu considérable. S’il est trop haut, le négociant, qui voit qu’il lui en coûterait plus en intérêts qu’il ne pourrait gagner dans son commerce, n’entreprend rien ; si l’argent n’a point de prix, personne n’en prête, et le négociant n’entreprend rien non plus.

Je me trompe, quand je dis que personne n’en prête. Il faut toujours que les affaires de la société aillent ; l’usure s’établit, mais avec les désordres que l’on a éprouvés dans tous les temps.

La loi de Mahomet confond l’usure avec le prêt à intérêt. L’usure augmente, dans les pays mahométans, à proportion de la sévérité de la défense : le prêteur s’indemnise du péril de la contravention.

Dans ces pays d’Orient, la plupart des hommes n’ont rien d’assuré ; il n’y a presque point de rapport entre la possession actuelle d’une somme, et l’espérance de la ravoir après l’avoir prêtée : l’usure y augmente donc à proportion du péril de l’insolvabilité.

a. On ne parle point des cas où l’or et l’argent sont considérés comme marchandises.
 
 

CHAPITRE XX

Des usures maritimes.

La grandeur de l’usure maritime est fondée sur deux choses ; le péril de la mer, qui fait qu’on ne s’expose à prêter son argent que pour en avoir beaucoup davantage ; et la facilité que le commerce donne à l’emprunteur de faire promptement de grandes affaires, et en grand nombre : au lieu que les usures de terre, n’étant fondées sur aucune de ces deux raisons, sont ou proscrites par les législateurs, ou, ce qui est plus sensé, réduites à de justes bornes.
 
 

CHAPITRE XXI Du prêt par contrat, et de l’usure, chez les Romains.

Outre le prêt fait pour le commerce, il y a encore une espèce de prêt fait par un contrat civil, d’où résulte un intérêt ou usure.

Le peuple, chez les Romains, augmentant tous les jours sa puissance, les magistrats cherchèrent à le flatter, et à lui faire faire les lois qui lui étaient les plus agréables. Il retrancha les capitaux ; il diminua les intérêts ; il défendit d’en prendre ; il ôta les contraintes par corps ; enfin, l’abolition des dettes fut mise en question toutes les fois qu’un tribun voulut se rendre populaire.

Ces continuels changements, soit par des lois, soit par des plébiscites, naturalisèrent à Rome l’usure ; car les créanciers, voyant le peuple leur débiteur, leur législateur et leur juge, n’eurent plus de confiance dans les contrats. Le peuple, comme un débiteur décrédité, ne tentait à lui prêter que par de gros profits : d’autant plus que, si les lois ne venaient que de temps en temps, les plaintes du peuple étaient continuelles, et intimidaient toujours les créanciers. Cela fit que tous les moyens honnêtes de prêter et d’emprunter furent abolis à Rome ; et qu’une usure affreuse, toujours foudroyée et toujours renaissante, s’y établit (a). Le mal venait de ce que les choses n’avaient pas été ménagées. Les lois extrêmes dans le bien font naître le mal extrême. Il fallut payer pour le prêt de l’argent, et pour le danger des peines de la loi.

a. TACITE, Annales, liv. VI.

CHAPITRE XXII

Continuation du même sujet.

Les premiers Romains n’eurent point de lois pour régler le taux de l’usure a. Dans les démêlés qui se formèrent là-dessus entre les plébéiens et les patriciens, dans la sédition même du mont sacré b, on n’allégua, d’un côté, que la foi ; et, de l’autre, que la dureté des contrats.

On suivait donc les conventions particulières ; et je crois que les plus ordinaires étaient de douze pour cent par an. Ma raison est que, dans le langage ancien chez les Romains, l’intérêt à six pour cent était appelé la moitié de l’usure, l’intérêt à trois pour cent le quart de l’usure c : l’usure totale était donc l’intérêt à douze pour cent.

Que si l’on demande comment de si grosses usures avaient pu s’établir chez un peuple qui était presque sans commerce ; je dirai que ce peuple, très souvent obligé d’aller sans solde à la guerre, avait très souvent besoin d’emprunter ; et que, faisant sans cesse des expéditions heureuses, il avait très souvent la facilité de payer. Et cela se sent bien dans le récit des démêlés qui s’élevèrent à cet égard : on n’y disconvient point de l’avarice de ceux qui prêtaient ; mais on dit que ceux qui se plaignaient auraient pu payer, s’ils avaient eu une conduite réglée d.

On faisait donc des lois qui n’influaient que sur la situation actuelle : on ordonnait, par exemple, que ceux qui s’enrôleraient pour la guerre que l’on avait à soutenir ne seraient point poursuivis par leurs créanciers ; que ceux qui étaient dans les fers seraient délivrés ; que les plus indigents seraient menés dans les colonies : quelquefois on ouvrait le trésor public. Le peuple s’apaisait par le soulagement des maux présents ; et, comme il ne demandait rien pour la suite, le sénat n’avait garde de le prévenir.

Dans le temps que le sénat défendait avec tant de constance la cause des usures, l’amour de la pauvreté, de la frugalité, de la médiocrité, était extrême chez les Romains : mais telle était la Constitution, que les principaux citoyens portaient toutes les charges de l’Etat, et que le bas peuple ne payait rien. Quel moyen de priver ceux-là du droit de poursuivre leurs débiteurs, et de leur demander d’acquitter leurs charges, et de subvenir aux besoins pressants de la république ?

Tacite e dit que la loi des douze tables fixa l’intérêt à un pour cent par an. Il est visible qu’il s’est trompé ; et qu’il a pris, pour la loi des douze tables, une autre loi dont je vais parler. Si la loi des douze tables avait réglé cela, comment, dans les disputes qui s’élevèrent depuis entre les créanciers et les débiteurs, ne se serait-on pas servi de son autorité ? On ne trouve aucun vestige de cette loi sur le prêt à intérêt : et, pour peu qu’on soit versé dans l’histoire de Rome, on verra qu’une loi pareille ne devait point être l’ouvrage des décemvirs.

La loi Licinienne f, faite quatre-vingt-cinq ans après la loi des douze tables, fut une de ces lois passagères dont nous avons parlé. Elle ordonna qu’on retrancherait, du capital, ce qui avait été payé pour les intérêts ; et que le reste serait acquitté en trois paiements égaux.

L’an 398 de Rome, les tribuns Duellius et Ménénius firent passer une loi qui réduisait les intérêts à un pour cent par an g. C’est cette loi que Tacite h confond avec la loi des douze tables ; et c’est la première qui ait été faite, chez les Romains, pour fixer le taux de l’intérêt. Dix ans après i, cette usure fut réduite à la moitiéj ; dans la suite, on l’ôta tout à fait k : et, si nous en croyons quelques auteurs qu’avait vus Tite-Live, ce fut sous le consulat de C. Martius Rutilius et de Q. Servilius l, l’an 413 de Rome.

Il en fut, de cette loi, comme de toutes celles où le législateur a porté les choses à l’excès : on trouva un moyen de l’éluder. Il en fallut faire beaucoup d’autres pour la confirmer, corriger, tempérer. Tantôt on quitta les lois pour suivre les usages m, tantôt on quitta les usages pour suivre les lois : mais, dans ce cas, l’usage devait aisément prévaloir. Quand un homme emprunte, il trouve un obstacle dans la loi même qui est faite en sa faveur : cette loi a contre elle, et celui qu’elle secourt, et celui qu’elle condamne. Le préteur Sempronius Asellus ayant permis aux débiteurs d’agir en conséquence des lois n, fut tué par les créanciers o, pour avoir voulu rappeler la mémoire d’une rigidité qu’on ne pouvait plus soutenir.

Je quitte la ville, pour jeter un peu les yeux sur les provinces.

J’ai dit ailleurs p que les provinces romaines étaient désolées par un gouvernement despotique et dur. Ce n’est pas tout : elles l’étaient encore par des usures affreuses.

Cicéron dit q que ceux de Salamine voulaient emprunter de l’argent à Rome, et qu’ils ne le pouvaient pas à cause de la loi Gabinienne. Il faut que je cherche ce que c’était que cette loi.

Lorsque les prêts à intérêt eurent été défendus à Rome, on imagina toutes sortes de moyens pour éluder la loi r : et, comme les alliés s et ceux de la nation latine n’étaient point assujettis aux lois civiles des Romains, on se servit d’un Latin, ou d’un allié, qui prêtait son nom, et paraissait être le créancier. La loi n’avait donc fait que soumettre les créanciers à une formalité, et le peuple n’était pas soulagé.

Le peuple se plaignit de cette fraude ; et Marcus Sempronius, tribun du peuple, par l’autorité du sénat, fit faire un plébiscite t qui portait, qu’en fait de prêts, les lois, qui défendaient les prêts à usure entre un citoyen romain et un autre citoyen romain, auraient également lieu entre un citoyen et un allié, ou un Latin.

Dans ces temps-là, on appelait alliés les peuples de l’Italie proprement dite, qui s’étendait jusqu’à l’Arno et le Rubicon, et qui n’était point gouvernée en provinces romaines.

Tacite u dit qu’on faisait toujours de nouvelles fraudes aux lois faites pour arrêter les usures. Quand on ne put plus prêter, ni emprunter, sous le nom d’un allié, il fut aisé de faire paraître un homme des provinces, qui prêtait son nom.

Il fallait une nouvelle loi contre cet abus : et Gabinius v faisant la loi fameuse qui avait pour objet d’arrêter la corruption dans les suffrages, dut naturellement penser que le meilleur moyen, pour y parvenir, était de décourager les emprunts : ces deux choses étaient naturellement liées ; car les usures augmentaient toujours au temps des élections w, parce qu’on avait besoin d’argent pour gagner des voix. On voit bien que la loi Gabinienne avait étendu le sénatus-consulte Sempronien aux provinciaux ; puisque les Salaminiens ne pouvaient emprunter de l’argent à Rome, à cause de cette loi. Brutus, sous des noms empruntés, leur en prêta x à quatre pour cent par mois y ; et obtint, pour cela, deux sénatus-consultes ; dans le premier desquels il était dit que ce prêt ne serait pas regardé comme une fraude faite à la loi ; et que le gouverneur de Silicie jugerait en conformité des conventions portées par le billet des Salaminiensz.

Le prêt à intérêt étant interdit, par la loi Gabinienne, entre les gens des provinces et les citoyens romains ; et ceux-ci ayant, pour lors, tout l’argent de l’univers entre leurs mains ; il fallut les tenter par de grosses usures, qui fissent disparaître, aux yeux de l’avarice, le danger de perdre la dette. Et, comme il y avait à Rome des gens puissants, qui intimidaient les magistrats, et faisaient taire les lois, ils furent plus hardis à prêter, et plus hardis à exiger de grosses usures. Cela fit que les provinces furent, tour à tour, ravagées par tous ceux qui avaient du crédit à Rome : et, comme chaque gouverneur faisait son édit, en entrant dans sa province aa, dans lequel il mettait à l’usure le taux qu’il lui plaisait, l’avarice prêtait la main à la législation, et la législation à l’avarice.

Il faut que les affaires aillent ; et un Etat est perdu, si tout y est dans l’inaction. Il y avait des occasions où il fallait que les villes, les corps, les sociétés des villes, les particuliers, empruntassent : et on n’avait que trop besoin d’emprunter, ne fût-ce que pour subvenir aux ravages des armées, aux rapines des magistrats, aux concussions des gens d’affaires, et aux mauvais usages qui s’établissaient tous les jours ; car on ne fut jamais ni si riche, ni si pauvre. Le sénat, qui avait la puissance exécutrice, donnait, par nécessité, souvent par faveur, la permission d’emprunter des citoyens romains, et faisait là-dessus des sénatus-consultes. Mais ces sénatus-consultes mêmes étaient décrédités par la loi : ces sénatus-consultes bb pouvaient donner occasion au peuple de demander de nouvelles tables ; ce qui, augmentant le danger de la perte du capital, augmentait encore l’usure. Je le dirai toujours c’est la modération qui gouverne les hommes, et non pas

Celui-là paie moins, dit Ulpien cc, qui paie plus tard. C’est ce principe qui conduisit les législateurs, après la destruction de la république romaine.

a. Usure et intérêt signifiaient la même chose chez les Romains. b. Voyez Denys d’Halicarnasse, qui l’a si bien décrite. c. Usurae semisses, trientes, quadrantes. Voyez, là-dessus, les divers traités du digeste et du code de usuris ; et surtout la loi XVII, avec sa note, ff. de usuris. d. Voyez les discours d’Appius là-dessus, dans Denys d’Halicarnasse. e. Annales, liv. VI. f. L’an de Rome 388. Tite-Live, liv. VI. g. Unciaria usura. Tite-Live, liv. VII. Voyez la défense de l’esprit des lois, art. usure. h. Annales, liv. VI. i. Sous le consulat de L. Manlius Torquatus et de C. Plautius, selon Tite-Live, liv. VII ; et c’est la loi dont parle Tacite, Annales, liv. VI. j. Semiunciaria usura. k. Comme le dit TACITE, Annales, liv. VI. l. La loi fut faite à la poursuite de M. Génucius, tribun du peuple Tite-Live, liv. VII, à la fin. m. Veteri jam more fœnus receptum erat. APPIEN, De la guerre civile, liv. I. n. Permisit eos legibus agere. APPIEN, De la guerre civile, liv. I ; et l’Epitome de Tite-Live, liv. LXIV. o. L’an de Rome 663. p. Liv. XI, chap. XIX. q. Lettres à Atticus, liv. V, lett. 21. r.Tite-Live. s. Ibid. t. L’an 561 de Rome, Voyez Tite-Live. u. Annales, liv. VI. v. L’an 615 de Rome. w. Voyez les Lettres de Cicéron à Atticus, liv. IV, lett. 15 et 16. x. Cicéron à Atticus, liv. VI, lett. 1. y. Pompée, qui avait prêté au roi Ariobarsane six cents talents, se faisait payer trente-trois talents attiques tous les trente jours. Cicéron à Atticus, liv. III, lett. 21 ; liv. VI, lett. 1. z. Ut neque Salaminis, neque cui eis dedisset, fraudi esset. Ibid. aa. L’édit de Cicéron la fixait à un pour cent par mois, avec l’usure de l’usure au bout de l’an. Quant aux fermiers de la république, il les engageait à donner un délai à leurs débiteurs : Si ceux-ci ne payaient pas au temps fixé il adjugeait l’usure portée par le billet. Cicéron à Atticus, liv. VI, lett. 1. bb. Voyez ce que dit Luccéius, lett. 21 à Atticus, liv. V. Il y eut même un sénatus-consulte général, pour fixer l’usure à un pour cent par mois. Voyez la même lettre. cc. Leg. XII, ff. De verbor. signif.
 
 

MONTESQUIEU

DE L’ESPRIT DES LOIS

QUATRIÈME PARTIE

LIVRE XXIII

DES LOIS, DANS LE RAPPORT QU’ELLES ONT AVEC LE NOMBRE DES HABITANTS

CHAPITRE PREMIER

Des hommes et des animaux, par rapport à la multiplication de leur espèce.

O Vénus ! ô mère de l’Amour ! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Dès le premier beau jour que ton astre ramène, Les zéphirs font sentir leur amoureuse haleine, La terre orne son sein de brillantes couleurs, Et l’air est parfumé du doux esprit des fleurs. On entend les oiseaux, frappés de ta puissance, Par mille sons lascifs célébrer ta présence : Pour la belle génisse, on voit les fiers taureaux, Ou bondir dans la plaine, ou traverser les eaux. Enfin, les habitants des bois et des montagnes, Des fleuves et des mers, et des vertes campagnes, Brûlant, à ton aspect, d’amour et de désir, S’engagent à peupler par l’attrait du plaisir : Tant on aime à te suivre, et ce charmant empire Que donne la beauté sur tout ce qui respire a !

Les femelles des animaux ont, à peu près, une fécondité constante. Mais, dans l’espèce humaine, la manière de penser, le caractère, les passions, les fantaisies, les caprices, l’idée de conserver sa beauté, l’embarras de la grossesse, celui d’une famille trop nombreuse, troublent la propagation de mille manières.

a. Traduction du commencement de Lucrèce, par le sieur d’Hesnaut.
 
 

CHAPITRE II

Des mariages.

L’obligation naturelle qu’a le père de nourrir ses enfants, a fait établir le mariage, qui déclare celui qui doit remplir cette obligation. Les peuples a dont parle Pomponius Mela b ne le fixaient que par la ressemblance.

Chez les peuples bien policés, le père est celui que les lois, par la cérémonie du mariage, ont déclaré devoir être tel c, parce qu’elles trouvent en lui la personne qu’elles cherchent.

Cette obligation, chez les animaux, est telle que la mère peut ordinairement y suffire. Elle a beaucoup plus d’étendue chez les hommes : leurs enfants ont de la raison ; mais elle ne leur vient que par degrés : il ne suffit pas de les nourrir, il faut encore les conduire : déjà ils pourraient vivre, et ils ne peuvent pas se gouverner.

Les conjonctions illicites contribuent peu à la propagation de l’espèce. Le père, qui a l’obligation naturelle de nourrir et d’élever les enfants, n’y est point fixé ; et la mère, à qui l’obligation reste, trouve mille obstacles, par la honte, les remords, la gêne de son sexe, la rigueur des lois : la plupart du temps elle manque de moyens.

Les femmes qui se sont soumises à une prostitution publique ne peuvent avoir la commodité d’élever leurs enfants. Les peines de cette éducation sont même incompatibles avec leur condition : et elles sont si corrompues, qu’elles ne sauraient avoir la confiance de la loi.

Il suit de tout ceci, que la continence publique est naturellement jointe à la propagation de l’espèce.

a. Les Garamantes. b. Liv. I, chap. III . c. Pater est quem nuptiæ demonstrant.
 
 

CHAPITRE III

De la condition des enfants.

C’est la raison qui dicte que, quand il y a un mariage, les enfants suivent la condition du père ; et que, quand il n’y en a point, ils ne peuvent concerner que la mère a.

a. C’est pour cela que, chez les nations qui ont des esclaves, l’enfant suit presque toujours la condition de la mère.
 
 

CHAPITRE IV

Des familles.

Il est presque reçu partout que la femme passe dans la famille du mari. Le contraire est, sans aucun inconvénient, établi à Formose a, où le mari va former celle de la femme.

Cette loi, qui fixe la famille dans une suite de personnes du même sexe, contribue beaucoup, indépendamment des premiers motifs, à la propagation de l’espèce humaine. La famille est une sorte de propriété : un homme, qui a des enfants du sexe qui ne la perpétue pas, n’est jamais content qu’il n’en ait de celui qui la perpétue.

Les noms, qui donnent aux hommes l’idée d’une chose qui semble ne devoir pas périr, sont très propres à inspirer à chaque famille le désir d’étendre sa durée. Il y a des peuples chez lesquels les noms distinguent les familles : il y en a où ils ne distinguent que les personnes ; ce qui n’est pas si bien.

a. Le Père du Halde, t. I, p. 156.
 
 

CHAPITRE V

De divers ordres de femmes légitimes.

Quelquefois les lois et la religion ont établi plusieurs sortes de conjonctions civiles ; et cela est ainsi chez les Mahométans, où il y a divers ordres de femmes, dont les enfants se reconnaissent par la naissance dans la maison, ou par des contrats civils, ou même par l’esclavage de la mère, et la reconnaissance subséquente du père.

Il serait contre la raison que la loi flétrît, dans les enfants, ce qu’elle a approuvé dans le père : tous ces enfants y doivent donc succéder, à moins que quelque raison particulière ne s’y oppose, comme au Japon, où il n’y a que les enfants de la femme donnée par l’empereur qui succèdent. La politique y exige que les biens que l’empereur donne ne soient pas trop partagés, parce qu’ils sont soumis à un service, comme étaient autrefois nos fiefs

Il y a des pays où une femme légitime jouit dans la maison, à peu près, des honneurs qu’a dans nos climats une femme unique : là, les enfants des concubines sont censés appartenir à la première femme : Cela est ainsi établi à la Chine. Le respect filial a, la cérémonie d’un deuil rigoureux, ne sont point dus à la mère naturelle, mais à cette mère que donne la loi.

A l’aide d’une telle fiction b, il n’y a plus d’enfants bâtards : et, dans les pays où cette fiction n’a pas lieu, on voit bien que la loi, qui légitime les enfants des concubines, est une loi forcée ; car ce serait le gros de la nation qui serait flétri par la loi. Il n’est pas question non plus, dans ces pays, d’enfants adultérins. Les séparations des femmes, la clôture, les eunuques, les verroux, rendent la chose si difficile, que la loi la juge impossible : D’ailleurs, le même glaive exterminerait la mère et l’enfant.

a. Le Père du Halde, t. II, p. 124. b. On distingue les femmes en grandes et petites, c’est-à-dire, en légitimes ou non ; mais il n’y a point une pareille distinction entre les enfants. C’est la grande doctrine de l’empire, est-il dit dans un ouvrage chinois sur la morale, traduit par le même père, p. 140.
 
 

CHAPITRE VI

Des bâtards, dans les divers gouvernements.

On ne connaît donc guère les bâtards dans les pays où la polygamie est permise ; on les connaît dans ceux où la loi d’une seule femme est établie. Il a fallu, dans ces pays, flétrir le concubinage ; il a donc fallu flétrir les enfants qui en étaient nés.

Dans les républiques, où il est nécessaire que les murs soient pures, les bâtards doivent être encore plus odieux que dans les monarchies.

On fit peut-être, à Rome, des dispositions trop dures contre eux : mais les institutions anciennes mettant tous les citoyens dans la nécessité de se marier ; les mariages étant, d’ailleurs, adoucis par la permission de répudier, ou de faire divorce ; il n’y avait qu’une très grande corruption de murs qui pût porter au concubinage.

Il faut remarquer que la qualité de citoyen étant considérable dans les démocraties, où elle emportait avec elle la souveraine puissance, il s’y faisait souvent des lois sur l’état des bâtards, qui avaient moins de rapport à la chose même et à l’honnêteté du mariage, qu’à la constitution particulière de la république. Ainsi le peuple a quelquefois reçu pour citoyens les bâtards a, afin d’augmenter sa puissance contre les grands. Ainsi à Athènes, le peuple retrancha les bâtards du nombre des citoyens, pour avoir une plus grande portion du blé que lui avait envoyé le roi d’Egypte. Enfin, Aristote b nous apprend que, dans plusieurs villes, lorsqu’il n’y avait point assez de citoyens, les bâtards succédaient ; et que, quand il y en avait assez, ils ne succédaient pas.

a. Voyez ARISTOTE, Politique, liv. VI, chap. IV. b. Ibid., liv. III, chap. III.
 
 

CHAPITRE VII

Du consentement des pères mariages.

Le consentement des pères est fondé sur leur puissance, c’est-à-dire, sur leur droit de propriété ; il est encore fondé sur leur amour, sur leur raison, et sur l’incertitude de celle de leurs enfants, que l’âge tient dans l’état d’ignorance, et les passions dans l’état d’ivresse.

Dans les petites républiques ou institutions singulières dont nous avons parlé, il peut y avoir des lois qui donnent aux magistrats une inspection sur les mariages des enfants des citoyens, que la nature avait déjà donnée aux pères. L’amour du bien public y peut être tel, qu’il égale, ou surpasse tout autre amour. Ainsi Platon voulait que les magistrats réglassent les mariages : ainsi les magistrats lacédémoniens les dirigeaient-ils.

Mais, dans les institutions ordinaires, c’est aux pères à marier leurs enfants : leur prudence, à cet égard, sera toujours au-dessus de toute autre prudence. La nature donne aux pères un désir de procurer à leurs enfants des successeurs, qu’ils sentent à peine pour eux-mêmes : dans les divers degrés de progéniture, ils se voient avancer, insensiblement, vers l’avenir. Mais que serait-ce, si la vexation et l’avarice allaient au point d’usurper l’autorité des pères ? Ecoutons Thomas Gage a sur la conduite des Espagnols dans les Indes.

« Pour augmenter le nombre des gens qui paient le tribut, il faut que tous les Indiens qui ont quinze ans se marient ; et même on a réglé le temps du mariage des Indiens à quatorze ans pour les mâles, et à treize pour les filles. On se fonde sur un canon qui dit que la malice peut suppléer à l’âge. » Il vit faire un de ces dénombrements : c’était, dit-il, une chose honteuse. Ainsi, dans l’action du monde qui doit être la plus libre, les Indiens sont encore esclaves.

a. Relation de Thomas Gage, p. 171.
 
 

CHAPITRE VIII

Continuation du même sujet.

En Angleterre, les filles abusent souvent de la loi, pour se marier à leur fantaisie, sans consulter leurs parents. Je ne sais pas si cet usage ne pourrait pas y être plus toléré qu’ailleurs, par la raison que les lois n’y ayant point établi un célibat monastique, les filles n’y ont d’état à prendre que celui du mariage, et ne peuvent s’y refuser. En France, au contraire, où le monachisme est établi, les filles ont toujours la ressource du célibat ; et la loi qui leur ordonne d’attendre le consentement des pères, y pourrait être plus convenable. Dans cette idée, l’usage d’Italie et d’Espagne serait le moins raisonnable : le monachisme y est établi, et l’on peut s’y marier sans le consentement des pères.
 
 

CHAPITRE IX

Des filles.

Les filles, que l’on ne conduit que par le mariage au plaisir et à la liberté ; qui ont un esprit qui n’ose penser, un cur qui n’ose sentir, des yeux qui n’osent voir, des oreilles qui n’osent entendre ; qui ne se présentent que pour se montrer stupides ; condamnées sans relâche à des bagatelles et à des préceptes, sont assez portées au mariage : ce sont les garçons qu’il faut encourager.
 
 

CHAPITRE X

Ce qui détermine au mariage.

Partout où il se trouve une place où deux personnes peuvent vivre commodément, il se fait un mariage. La nature y porte assez, lorsqu’elle n’est point arrêtée par la difficulté de la subsistance.

Les peuples naissants se multiplient et croissent beaucoup. Ce serait, chez eux, une grande incommodité de vivre dans le célibat : ce n’en est point une d’avoir beaucoup d’enfants. Le contraire arrive lorsque la nation est formée.
 
 

CHAPITRE XI

De la dureté du gouvernement.

Les gens qui n’ont absolument rien, comme les mendiants, ont beaucoup d’enfants. C’est qu’ils sont dans le cas des peuples naissants : il n’en coûte rien au père pour donner son art à ses enfants, qui même sont, en naissant, des instruments de cet art. Ces gens, dans un pays riche ou superstitieux, se multiplient ; parce qu’ils n’ont pas les charges de la société, mais sont eux-mêmes les charges de la société. Mais les gens qui ne sont pauvres que parce qu’ils vivent dans un gouvernement dur, qui regardent leur champ moins comme le fondement de leur subsistance que comme un prétexte à la vexation ; ces gens-là, dis-je, font peu d’enfants. Ils n’ont pas même leur nourriture ; comment pourraient-ils songer à la partager ? ils ne peuvent se soigner dans leurs maladies ; comment pourraient-ils élever des créatures qui sont dans une maladie continuelle, qui est l’enfance ?

C’est la facilité de parler, et l’impuissance d’examiner, qui ont fait dire que, plus les sujets étaient pauvres, plus les familles étaient nombreuses ; que, plus on était chargé d’impôts, plus on se mettait en état de les payer : deux sophismes qui ont toujours perdu, et qui perdront à jamais les monarchies.

La dureté du gouvernement peut aller jusqu’à détruire les sentiments naturels, par les sentiments naturels même : Les femmes de l’Amérique ne se faisaient-elles pas avorter, pour que leurs enfants n’eussent pas des maîtres aussi cruels a ?

a. Relation de Thomas Gage, p. 58.
 
 

CHAPITRE XII

Du nombre des filles et des garçons, dans différents pays.

J’ai déjà dit a qu’en Europe il naît un peu plus de garçons que de filles : On a remarqué qu’au Japon b il naissait un peu plus de filles que de garçons. Toutes choses égales, il y aura plus de femmes fécondes au Japon qu’en Europe, et par conséquent plus de peuple.

Des relations c disent qu’à Bantam il y a dix filles pour un garçon : une disproportion pareille, qui ferait que le nombre des familles y serait, au nombre de celles des autres climats, comme un est à cinq et demi, serait excessive. Les familles y pourraient être plus grandes à la vérité ; mais il y a peu de gens assez aisés pour pouvoir entretenir une si grande famille.

a. Au liv. XVI, chap. IV. b. Voyez Kempfer, qui rapporte un dénombrement de Méaco. c. Recueil des voyages qui ont servi à l’établissement de la compagnie des Indes, t. I, p. 347.
 
 

CHAPITRE XIII

Des ports de mer.

Dans les ports de mer, où les hommes s’exposent à mille dangers, et vont mourir ou vivre dans des climats reculés, il y a moins d’hommes que de femmes ; cependant on y voit plus d’enfants qu’ailleurs : cela vient de la facilité de la subsistance. Peut-être même que les parties huileuses du poisson sont plus propres à fournir cette matière qui sert à la génération. Ce serait une des causes de ce nombre infini de peuple qui est au Japon a et à la Chine b, où l’on ne vit presque que de poisson c. Si cela était, de certaines règles monastiques, qui obligent de vivre de poisson, contraires à l’esprit du législateur même.

a. Le Japon est composé d’îles, il y a beaucoup de rivages, et la mer y est très poissonneuse. b. La Chine est pleine de ruisseaux. c. Voyez le Père du Halde, t. II, p. 139, 142 et suiv.
 
 

CHAPITRE XIV

Des productions de la terre, qui demandent plus ou moins d’hommes.

Les pays de pâturages sont peu peuplés, parce que peu de gens y trouvent de l’occupation ; les terres à blé occupent plus d’hommes, et les vignobles infiniment davantage.

En Angleterre, on s’est souvent plaint que l’augmentation des pâturages diminuait les habitants a ; et on observe, en France, que la grande quantité de vignobles y est une des grandes causes de la multitude des hommes.

Les pays où des mines de charbon fournissent des matières propres à brûler, ont cet avantage sur les autres, qu’il n’y faut point de forêts, et que toutes les terres peuvent être cultivées.

Dans les lieux où croit le riz, il faut de grands travaux pour ménager les eaux : beaucoup de gens y peuvent donc être occupés. Il y a plus : il y faut moins de terre pour fournir à la subsistance d’une famille, que dans ceux qui produisent d’autres grains : enfin, la terre, qui est employée ailleurs à la nourriture des animaux, y sert immédiatement à la subsistance des hommes ; le travail que font ailleurs les animaux est fait, là, par les hommes ; et la culture des terres devient, pour les hommes, une immense manufacture.

a. La plupart des propriétaires des fonds de terre, dit Burnet, trouvant plus de profit en la vente de leur laine, que de leur blé, enfermèrent leurs possessions ; les communes, qui mouraient de faim, se soulevèrent : on proposa une loi agraire ; le jeune roi écrivit même là-dessus : on fit des proclamations contre ceux qui avaient renfermé leurs terres. Abrégé de l’histoire de la réforme, p. 44 et 83.
 
 

CHAPITRE XV

Du nombre des habitants, par rapport aux arts.

Lorsqu’il y a une loi agraire, et que les terres sont également partagées, le pays peut être très peuplé, quoiqu’il y ait peu d’arts ; parce que chaque citoyen trouve, dans le travail de sa terre, précisément de quoi se nourrir ; et que tous les citoyens, ensemble, consomment tous les fruits du pays : cela était ainsi dans quelques anciennes républiques.

Mais, dans nos Etats d’aujourd’hui, les fonds de terre sont inégalement distribués ; ils produisent plus de fruits que ceux qui les cultivent n’en peuvent consommer ; et, si l’on y néglige les arts, et qu’on ne s’attache qu’à l’agriculture, le pays ne peut être peuplé. Ceux qui cultivent ou font cultiver ayant des fruits de reste, rien ne les engage à travailler l’année d’ensuite : les fruits ne seraient point consommés par les gens oisifs, car les gens oisifs n’auraient pas de quoi les acheter. Il faut donc que les arts s’établissent, pour que les fruits soient consommés par les laboureurs et les artisans. En un mot, ces Etats ont besoin que beaucoup de gens cultivent au-delà de ce qui leur est nécessaire : pour cela, il faut leur donner envie d’avoir le superflu ; mais il n’y a que les artisans qui le donnent.

Ces machines, dont l’objet est d’abréger l’art, ne sont pas toujours utiles. Si un ouvrage est à un prix médiocre, et qui convienne également à celui qui l’achète, et à l’ouvrier qui l’a fait ; les machines qui en simplifieraient la manufacture, c’est-à-dire qui diminueraient le nombre des ouvriers, seraient pernicieuses : et, si les moulins à eau n’étaient pas partout établis, je ne les croirais pas aussi utiles qu’on le dit ; parce qu’ils ont fait reposer une infinité de bras, qu’ils ont privé bien des gens de l’usage des eaux, et ont fait perdre la fécondité à beaucoup de terres.
 
 

CHAPITRE XVI

Des vues du législateur sur la propagation de l’espèce.

Les règlements sur le nombre des citoyens dépendent beaucoup des circonstances. Il y a des pays où la nature a tout fait ; le législateur n’y a donc rien à faire. A quoi bon engager, par des lois, à la propagation, lorsque la fécondité du climat donne assez de peuple ? Quelquefois le climat est plus favorable que le terrain ; le peuple s’y multiplie, et les famines le détruisent : c’est le cas où se trouve la Chine ; aussi un père y vend-il ses filles, et expose ses enfants. Les mêmes causes opèrent au Tonkin les mêmes effets a ; et il ne faut pas, comme les voyageurs arabes dont Renaudot nous a donné la relation b, aller chercher l’opinion de la métempsycose pour cela.

Les mêmes raisons font que, dans l’île Formose c, la religion ne permet pas aux femmes de mettre des enfants au monde qu’elles n’aient trente-cinq ans : avant cet âge, la prêtresse leur foule le ventre, et les fait avorter.

a. Voyages de Dampierre, t. II, p. 41. b. p. 167. c. Voyez le Recueil des voyages qui ont servi à l’établissement de la compagnie des Indes, t. V, part. I, p. 182 et 188.
 
 

CHAPITRE XVII

De la Grèce, et du nombre de ses habitants.

Cet effet, qui tient à des causes physiques dans de certains pays d’Orient, la nature du gouvernement le produisit dans la Grèce. Les Grecs étaient une grande nation, composée de villes qui avaient chacune leur gouvernement et leurs lois. Elles n’étaient pas plus conquérantes que celles de Suisse, de Hollande et d’Allemagne ne le sont aujourd’hui : Dans chaque république, le législateur avait eu pour objet le bonheur des citoyens au-dedans, et une puissance au-dehors qui ne fût pas inférieure à celle des villes voisines a. Avec un petit territoire et une grande félicité, il était facile que le nombre des citoyens augmentât, et leur devînt à charge : aussi firent-il, sans cesse, des colonies b ; ils se vendirent pour la guerre, comme les Suisses font aujourd’hui : rien ne fut négligé de ce qui pouvait empêcher la trop grande multiplication des enfants.

Il y avait, chez eux, des républiques dont la Constitution était singulière. Des peuples soumis étaient obligés de fournir la subsistance aux citoyens : les Lacédémoniens étaient nourris par les Ilotes ; les Crétois, par les Périéciens ; les Thessaliens, par les Pénestes. Il ne devait y avoir qu’un certain nombre d’hommes libres, pour que les esclaves fussent en état de leur fournir la subsistance. Nous disons aujourd’hui qu’il faut borner le nombre des troupes réglées : Or Lacédémone était une armée entretenue par des paysans ; il fallait donc borner cette armée : sans cela, les hommes libres, qui avaient tous les avantages de la société, se seraient multipliés sans nombre, et les laboureurs auraient été accablés.

Les politiques grecs s’attachèrent donc particulièrement à régler le nombre des citoyens. Platon c le fixe à cinq mille quarante ; et il veut que l’on arrête, ou que l’on encourage la propagation, selon le besoin, par les honneurs, par la honte, et par les avertissements des vieillards ; il veut même que l’on règle le nombre des mariages d, de manière que le peuple se répare, sans que la république soit surchargée.

« Si la loi du pays, dit Aristote e, défend d’exposer les enfants, il faudra borner le nombre de ceux que chacun doit engendrer. » Si l’on a des enfants au-delà du nombre défini par la loi, il conseille f de faire avorter la femme, avant que le ftus ait vie.

Le moyen infâme qu’employaient les Crétois, pour prévenir le trop grand nombre d’enfants, est rapporté par Aristote ; et j’ai senti la pudeur effrayée, quand j’ai voulu le rapporter.

Il y a des lieux, dit encore Aristote g, où la loi fait citoyens les étrangers, ou les bâtards, ou ceux qui sont seulement nés d’une mère citoyenne : mais, dès qu’ils ont assez de peuple, ils ne le font plus. Les sauvages du Canada font brûler leurs prisonniers : mais, lorsqu’ils ont des cabanes vides à leur donner, ils les reconnaissent de leur nation.

Le chevalier Petty a supposé, dans ses calculs, qu’un homme, en Angleterre, vaut ce qu’on le vendrait à Alger h. Cela ne peut être bon que pour l’Angleterre : il y a des pays où un homme ne vaut rien ; il y en a où il vaut moins que rien.

a. Par la valeur, la discipline, et les exercices militaires. b. Les Gaulois, qui étaient dans le même cas, firent de même. c. Dans ses Lois, liv. V. d. République, liv. V. e. Politique, liv. VII, chap. XVI. f. Ibid. g. Ibid., liv. III, chap. III. h. Soixante livres sterlings.
 
 

CHAPITRE XVIII

De l’état des peuples avant les Romains.

L’Italie, la Sicile, l’Asie Mineure, l’Espagne, la Gaule, la Germanie, étaient, à peu près, comme la Grèce, pleines de petits peuples, et regorgeaient d’habitants : l’on n’y avait pas besoin de lois pour en augmenter le nombre.
 
 

CHAPITRE XIX

Dépopulation de l’univers.

Toutes ces petites républiques furent englouties dans une grande, et l’on vit insensiblement l’univers se dépeupler : il n’y a qu’à voir ce qu’étaient l’Italie et la Grèce, avant et après les victoires des Romains.

« On me demandera, dit Tite-Live a, où les Volsques ont pu trouver assez de soldats pour faire la guerre, après avoir été si souvent vaincus. Il fallait qu’il y eût un peuple infini dans ces contrées, qui ne seraient aujourd’hui qu’un désert, sans quelques soldats et quelques esclaves romains. »

« Les oracles ont cessé, dit Plutarque b, parce que les lieux ou ils parlaient sont détruits ; à peine trouverait-on aujourd’hui dans la Grèce trois mille hommes de guerre. »

« Je ne décrirai point, dit Strabon c, l’Épire et les lieux circonvoisins, parce que ces pays sont entièrement déserts Cette dépopulation, qui a commencé depuis longtemps continue tous les jours ; de sorte que les soldats romains ont leur camp dans les maisons abandonnées. » Il trouve la cause de ceci dans Polybe, qui dit que Paul Emile après sa victoire, détruisit soixante-dix villes de l’Épire, et en emmena cent cinquante mille esclaves.

a. Liv. VI. b. Œuvres morales, Des oracles qui ont cessé. c. Liv. VII, p. 496.
 
 

CHAPITRE XX

Que les Romains furent dans la nécessité de faire des lois pour la propagation de l’espèce.

Les Romains, en détruisant tous les peuples, se détruisaient eux-mêmes : Sans cesse dans l’action, l’effort et la violence, ils s’usaient, comme une arme dont on se sert toujours.

Je ne parlerai point ici de l’attention qu’ils eurent à se donner des citoyens à mesure qu’ils en perdaient a ; des associations qu’ils firent ; des droits de cité qu’ils donnèrent ; et de cette pépinière immense de citoyens qu’ils trouvèrent dans leurs esclaves. Je dirai ce qu’ils firent, non pas pour réparer la perte des citoyens, mais celle des hommes : et, comme ce fut le peuple du monde qui sut le mieux accorder ses lois avec ses projets, il n’est point indifférent d’examiner ce qu’il fit à cet égard.

a. J’ai traité ceci dans les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains, etc.
 
 

CHAPITRE XXI

Des lois des Romains sur la propagation de l’espèce.

Les anciennes lois de Rome cherchèrent beaucoup à déterminer les citoyens au mariage. Le sénat et le peuple firent souvent des règlements là-dessus, comme le dit Auguste, dans sa harangue rapportée par Dion a.

Denys d’Halicarnasse b ne peut croire, qu’après la mort des trois cent cinq Fabiens exterminés par les Véiens, il ne fût resté de cette race qu’un seul enfant ; parce que la loi ancienne, qui ordonnait à chaque citoyen de se marier, et d’élever tous ses enfants, était encore dans sa vigueur c.

Indépendamment des lois, les censeurs eurent l’œil sur les mariages ; et, selon les besoins de la république, ils y engagèrent, et par la honte d, et par les peines.

Les murs, qui commencèrent à se corrompre ? contribuèrent beaucoup à dégoûter les citoyens du mariage, qui n’a que des peines pour ceux qui n’ont plus de sens pour les plaisirs de l’innocence. C’est l’esprit de cette harangue e que Métellus Numidicus fit au peuple dans sa censure. « S’il était possible de n’avoir point de femme, nous nous délivrerions de ce mal : mais, comme la nature a établi que l’on ne peut guère vivre heureux avec elles, ni subsister sans elles, il faut avoir plus d égards à notre conservation, qu’à des satisfactions passagères. »

La corruption des murs détruisit la censure, établie elle-même pour détruire la corruption des murs : mais, lorsque cette corruption devient générale, la censure n’a plus de force f.

Les discordes civiles, les triumvirats, les proscriptions, affaiblirent plus Rome, qu’aucune guerre qu’elle eût encore faite : il restait peu de citoyens g, et la plupart n’étaient pas mariés. Pour remédier à ce dernier mal, César et Auguste rétablirent la censure, et voulurent même être censeurs h. Ils firent divers règlements : César donna des récompenses à ceux qui avaient beaucoup d’enfants i ; il détendit aux femmes qui avaient moins de quarante-cinq ans, et qui n’avaient ni maris ni enfants, de porter des pierreries, et de se servir de litières j : méthode excellente d’attaquer le célibat par la vanité. Les lois d’Auguste furent plus pressantes k : il imposa l des peines nouvelles à ceux qui n’étaient point mariés, et augmenta les récompenses de ceux qui l’étaient, et de ceux qui avaient des enfants. Tacite appelle ces lois Juliennes m ; il y a apparence qu’on y avait fondu les anciens règlements faits par le sénat, le peuple et les censeurs.

La loi d’Auguste trouva mille obstacles ; et trente-quatre ans n après qu’elle eut été faite, les chevaliers romains lui en demandèrent la révocation. Il fit mettre d’un côté ceux qui étaient mariés, et de l’autre ceux qui ne l’étaient pas : ces derniers parurent en plus grand nombre ; ce qui étonna les citoyens, et les confondit. Auguste, avec la gravité des anciens censeurs, leur parla ainsi o.

« Pendant que les maladies et les guerres nous enlèvent tant de citoyens, que deviendra la ville, si on ne contracte plus de mariages ? La cité ne consiste point dans les maisons, les portiques, les places publiques : ce sont les hommes qui font la cité. Vous ne verrez point, comme dans les fables, sortir des hommes de dessous la terre, pour prendre soin de vos affaires. Ce n’est point pour vivre seuls que vous restez dans le célibat : chacun de vous a des compagnes de sa table et de son lit, et vous ne cherchez que la paix dans vos dérèglements. Citerez-vous ici l’exemple des vierges Vestales ? Donc si vous ne gardiez pas les lois de la pudicité, il faudrait vous punir comme elles. Vous êtes également mauvais citoyens, soit que tout le monde imite votre exemple, soit que personne ne le suive. Mon unique objet est la perpétuité de la république. J’ai augmenté les peines de ceux qui n’ont point obéi ; et, à l’égard des récompenses ? elles sont telles que je ne sache pas que la vertu en ait encore eu de plus grandes : il y en a de moindres qui portent mille gens à exposer leur vie ; ci celles-ci ne vous engageraient pas à prendre une femme, et à nourrir des enfants ? »

Il donna la loi qu’on nomma de son nom Julia, et Pappia Poppœa du nom des consuls p d’une partie de cette année-là. La grandeur du mal paraissait dans leur élection même : Dion q nous dit qu’ils n’étaient point mariés, et qu’ils n’avaient point d’enfants.

Cette loi d’Auguste fut proprement un code de lois, et un corps systématique de tous les règlements qu’on pouvait faire sur ce sujet. On y refondit les lois juliennes r, et on leur donna plus de force : elles ont tant de vues, elles influent sur tant de choses, qu’elles forment la plus belle partie des lois civiles des Romains.

On en trouve les morceaux dispersés dans les précieux fragments d’Ulpien s, dans les lois du digeste, tirées des auteurs qui ont écrit sur les lois pappiennes ; dans les historiens et les autres auteurs qui les ont citées ; dans le code théodosien qui les a abrogées ; dans les pères qui les ont censurées, sans doute avec un zèle louable pour les choses de l’autre vie, mais avec très peu de connaissance des affaires de celle-ci.

Ces lois avaient plusieurs chefs, et l’on en connaît trente-cinq t. Mais, allant à mon sujet le plus directement qu’il me sera possible, je commencerai par le chef qu’Aulu-Gelle u nous dit être le septième, et qui regarde les honneurs et les récompenses accordés par cette loi.

Les Romains, sortis pour la plupart des villes latines, qui étaient des colonies lacédémoniennes v, et qui avaient même tiré de ces villes une partie de leurs lois w, eurent, comme les Lacédémoniens, pour la vieillesse, ce respect qui donne tous les honneurs et toutes les préséances Lorsque la république manqua de citoyens, on accorda au mariage et au nombre des enfants les prérogatives que l’on avait données à l’âge x : on en attacha quelques-unes au mariage seul, indépendamment des enfants qui en pourraient naître : cela s’appelait le droit des maris. On en donna d’autres à ceux qui avaient des enfants ; de plus grandes à ceux qui avaient trois enfants. Il ne faut pas confondre ces trois choses : il y avait de ces privilèges dont les gens mariés jouissaient toujours ; comme, par exemple, une place particulière au théâtre y ; il y en avait dont ils ne jouissaient que lorsque des gens qui avaient des enfants, ou qui en avaient plus qu’eux, ne les leur ôtaient pas.

Ces privilèges étaient étendus : Les gens mariés, qui avaient le plus grand nombre d’enfants, étaient toujours préférés, soit dans la poursuite des honneurs, soit dans l’exercice de ces honneurs mêmes z. Le consul oui avait le plus d’enfants prenait le premier les faisceaux a, il avait le choix des provinces b le sénateur qui avait le plus d’enfants était écrit le premier dans le catalogue des sénateurs ; il disait, au sénat, son avis le premier c. L’on pouvait parvenir avant l’âge aux magistratures, parce que chaque enfant donnait dispense d’un an d. Si l’on avait trois enfants, à Rome, on était exempt de toutes charges personnelles e. Les femmes ingénues qui avaient trois enfants et les affranchies qui en avaient quatre, sortaient f de cette perpétuelle tutelle, où les retenaient g les anciennes lois de Rome.

Que s’il y avait des récompenses, il y avait aussi des peines h. Ceux qui n’étaient point mariés ne pouvaient rien recevoir par le testament des étrangers i ; et ceux qui, étant mariés, n’avaient point d’enfants, n’en recevaient que la moitié j. Romains, dit Plutarque k, se mariaient pour être héritiers, et non pour avoir des héritiers.

Les avantages qu’un mari et une femme pouvaient se faire par testament, étaient limités par la loi. Ils pouvaient se donner le tout l. s’ils avaient des enfants l’un de l’autre ; s’ils n’en avaient point, ils pouvaient recevoir la dixième partie de la succession, à cause du mariage, et, s’ils avaient des enfants d’un autre mariage, ils pouvaient se donner autant de dixièmes qu’ils avaient d’enfants.

Si un mari s’absentait d’auprès de sa femme m pour autre cause que pour les affaires de la république, il ne pouvait en être l’héritier.

La loi donnait à un mari, ou à une femme, qui survivait, deux ans pour se remarier n ; et un an et demi, dans le cas du divorce. Les pères qui ne voulaient pas marier leurs enfants, ou donner de dot à leurs filles, y étaient contraints par les magistrats o.

On ne pouvait faire de fiançailles, lorsque le mariage devait être différé de plus de deux ans p ; et, comme on ne pouvait épouser une fille qu’à douze ans, on ne pouvait la fiancer qu’à dix. La loi ne voulait pas que l’on pût jouir inutilement q, et sous prétexte de fiançailles, des privilèges des gens mariés.

Il était défendu à un homme qui avait soixante ans d’épouser une femme qui en avait cinquante r. Comme on avait donné de grands privilèges aux gens mariés, la loi ne voulait point qu’il y eût des mariages inutiles. Par la même raison, le sénatus-consulte Calvisien déclarait inégal le mariage d’une femme qui avait plus de cinquante ans avec un homme qui en avait moins de soixante s ; de sorte qu’une femme qui avait cinquante ans ne pouvait se marier sans encourir les peines de ces lois. Tibère ajouta à la rigueur de la loi Pappienne t, et défendit à un homme de soixante ans d’épouser une femme qui en avait moins de cinquante ; de sorte qu’un homme de soixante ans ne pouvait se marier, dans aucun cas, sans encourir la peine : mais Claude abrogea ce qui avait été fait sous Tibère à cet égard u.

Toutes ces dispositions étaient plus conformes au climat d’Italie qu’à celui du nord, où un homme de soixante ans a encore de la force, et où les femmes de cinquante ans ne sont pas généralement stériles.

Pour que l’on ne fût pas, inutilement, borné dans le choix qu’on pouvait faire, Auguste permit à tous les ingénus qui n’étaient pas sénateurs v d’épouser des affranchies w. La loi Pappienne interdisait aux sénateurs le mariage avec les femmes qui avaient été affranchies, ou qui s’étaient produites sur le théâtre x ; et du temps d’Ulpien, il était défendu aux ingénus d’épouser des femmes qui avaient mené une mauvaise vie, qui étaient montées sur le théâtre, ou qui avaient été condamnées par un jugement public y. Il fallait que ce fût quelque sénatus-consulte qui eût établi cela. Du temps de la république, on n’avait guère fait de ces sortes de lois ; parce que les censeurs corrigeaient, à cet égard, les désordres qui naissaient, ou les empêchaient de naître.

Constantin, ayant fait une loi z, par laquelle il comprenait, dans la défense de la loi Pappienne, non seulement les sénateurs, mais encore ceux qui avaient un rang considérable dans l’État, sans parler de ceux qui étaient d’une condition inférieure ; cela forma le droit de ce temps-là : il n’y eut plus que les ingénus, compris dans la loi de Constantin, à qui de tels mariages fussent détendus. Justinien abrogea encore la loi de Constantin a, et permit à toutes sortes de personnes de contracter ces mariages : c’est par là que nous avons acquis une liberté si triste.

Il est clair que les peines portées contre ceux qui se mariaient contre la défense de la loi, étaient les mêmes que celles portées contre ceux qui ne se mariaient point du tout. Ces mariages ne leur donnaient aucun avantage civil b : la dot c était caduque après la mort de la femme d.

Auguste ayant adjugé au trésor public les successions et les legs de ceux que ces lois en déclaraient incapables e, ces lois parurent plutôt fiscales, que politiques et civiles. Le dégoût que l’on avait déjà pour une chose qui paraissait accablante, fut augmenté par celui de se voir continuellement en proie à l’avidité du fisc. Cela fit que, sous Tibère, on fut obligé de modifier ces lois f ; que Néron diminua les récompenses des délateurs au fisc g ; que Trajan arrêta leurs brigandages h ; que Sévère modifia ces lois i ; et que les jurisconsultes les regardèrent comme odieuses ; et, dans leurs décisions, en abandonnèrent la rigueur.

D’ailleurs, les empereurs énervèrent ces lois, par les privilèges qu’ils donnèrent des droits de maris, d’enfants, et de trois enfants j. Ils firent plus : ils dispensèrent les particuliers des peines de ces lois k. Mais des règles établies pour l’utilité publique semblaient ne devoir point admettre de dispense.

Il avait été raisonnable d’accorder le droit d’enfants aux vestales, que la religion retenait dans une virginité nécessaire l : on donna de même le privilège des maris aux soldats m, parce qu’ils ne pouvaient pas se marier. C’était la coutume d’exempter les empereurs de la gêne de certaines lois civiles : Ainsi Auguste fut exempté de la gêne de la loi qui limitait la faculté d’affranchir n, et de celle qui bornait la faculté de léguer o. Tout cela n’était que des cas particuliers : mais, dans la suite, les dispenses furent données sans ménagement, et la règle ne fut plus qu’une exception.

Des sectes de philosophie avaient déjà introduit dans l’empire un esprit d’éloignement pour les affaires, qui n’aurait pu gagner à ce point dans le temps de la république, où tout le monde était occupé des arts de la guerre et de la paix p. De là une idée de perfection attachée à tout ce qui mène à une vie spéculative : de là l’éloignement pour les soins et les embarras d’une famille. La religion chrétienne, venant après la philosophie, fixa, pour ainsi dire, des idées que celle-ci n’avait fait que préparer.

Le christianisme donna son caractère à la jurisprudence ; car l’empire a toujours du rapport avec le sacerdoce. On peut voir le code Théodosien, qui n’est qu’une compilation des ordonnances des empereurs chrétiens.

Un panégyriste de Constantin dit à cet empereur : « Vos lois n’ont été faites que pour corriger les vices, et régler les murs : vous avez ôté l’artifice des anciennes lois, qui semblaient n’avoir d’autres vues que de tendre des pièges à la simplicité q. »

Il est certain que les changements de Constantin furent faits, ou sur des idées qui se rapportaient à l’établissement du christianisme, ou sur des idées prises de sa perfection. De ce premier objet, vinrent ces lois qui donnèrent une telle autorité aux évêques, qu’elles ont été le fondement de la juridiction ecclésiastique : de là ces lois qui affaiblirent l’autorité paternelle, en ôtant au père la propriété des biens de ses enfants r. Pour étendre une religion nouvelle, il faut ôter l’extrême dépendance des enfants, qui tiennent toujours moins à ce qui est établi.

Les lois faites dans l’objet de la perfection chrétienne furent surtout celles par lesquelles il ôta les peines des lois Pappiennes s ; en exempta, tant ceux qui n’étaient point mariés, que ceux qui, étant mariés, n’avaient pas d’enfants.

« Ces lois avaient été établies, dit un historien ecclésiastique t, comme si la multiplication de l’espèce humaine pouvait être un effet de nos soins ; au lieu de voir que ce nombre croît et décroît selon l’ordre de la providence. »

Les principes de la religion ont extrêmement influé sur la propagation de l’espèce humaine : Tantôt ils l’ont encouragée, comme chez les Juifs, les Mahométans, les Guèbres, les Chinois : tantôt ils l’ont choquée, comme ils firent chez les Romains devenus chrétiens.

On ne cessa de prêcher partout la continence, c est-à-dire, cette vertu qui est plus parfaite, parce que, par sa nature, elle doit être pratiquée par très peu de gens.

Constantin n’avait point ôté les lois décimaires, qui donnaient une plus grande extension aux dons que le mari et la femme pouvaient se faire à proportion du nombre de leurs enfants : Théodose le jeune abrogea encore ces lois u.

Justinien déclara valables tous les mariages que les lois Pappiennes avaient détendus v. Ces lois voulaient qu’on se remariât : Justinien accorda des avantages à ceux qui ne se remarieraient pas w.

Par les lois anciennes, la faculté naturelle que chacun a de se marier, et d’avoir des enfants, ne pouvait être ôtée : Ainsi, quand on recevait un legs à condition de ne point se marier x ; lorsqu’un patron faisait jurer son affranchi qu’il ne se marierait point, et qu’il n’aurait point d’enfants y ; la loi Pappienne annulait et cette condition et ce serment z. Les clauses, en gardant viduité, établies parmi nous, contredisent donc le droit ancien, et descendent des constitutions des empereurs, faites sur les idées de la perfection.

Il n’y a point de loi qui contienne une abrogation expresse des privilèges et des honneurs que les Romains païens avaient accordés aux mariages et au nombre des enfants : mais, là où le célibat avait la prééminence, il ne pouvait plus y avoir d’honneur pour le mariage ; et, puisque l’on put obliger les traitants à renoncer à tant de profits par l’abolition des peines, on sent qu’il fut encore plus aisé d’ôter les récompenses.

La même raison de spiritualité, qui avait fait permettre le célibat, imposa bientôt la nécessité du célibat même. A Dieu ne plaise que je parle ici contre le célibat qu’a adopté la religion : mais qui pourrait se taire contre celui qu’a formé le libertinage ; celui où les deux sexes, se corrompant par les sentiments naturels même, fuient une union qui doit les rendre meilleurs, pour vivre dans celle qui les rend toujours pires ?

C’est une règle tirée de la nature, que, plus on diminue le nombre des mariages qui pourraient se faire, plus on corrompt ceux qui sont faits : moins il y a de gens mariés, moins il y a de fidélité dans les mariages ; comme, lorsqu’il y a plus de voleurs, il y a plus de vols.

a. Liv. LVI. b. Liv. II. c. L’an de Rome 277. d Voyez, sur ce qu’ils firent à cet égard, Tite-Live, liv. XLV ; l’Epitome de Tite-Live, liv. LIX ; Aulu-Gelle, liv. I, chap. VI ; Valère Maxime, liv. II, chap. XIX. e. Elle est dans Aulu-Gelle, liv. I, chap. Vl. f. Voyez ce que j’ai dit au liv. V, chap. XIX. g. César, après la guerre civile, ayant fait faire le cens, il ne s’y trouva que cent cinquante mille chefs de famille. Epitome de Florus sur Tite-Live, douzième décade. h. Voyez Dion, liv. XLIII ; et XIPHIL., in August. i. Dion, liv. XLIII ; SUÉTONE, Vie de César, chap. xx ; APPIEN, liv. II, De la guerre civile. j. Eusèbe, dans sa Chronique. k. Dion, liv. LIV. l. L’an 736 de Rome. m. Julias rogationes, Annales, liv. III. n. L’an 762 de Rome, Dion, liv. LVI. o. J’ai abrégé cette harangue, qui est d’une longueur accablante : elle est rapportée dans Dion, liv. LVI. p. Marcus Pappius Mutilus, et Q. Poppus Sabinus. Dion, liv. LVI. q. Dion, liv. LVI. r. Le titre 14 des Fragments d’Ulpien distingue fort bien la loi julienne de la pappienne. s. Jacques Godefroi en a fait une compilation. t. Le trente-cinquième est cité dans la loi XIX, ff. de ritu nuptiarum. u. Liv. II. chap. XV. v. Denys d’Halicarnasse w. Les députés de Rome, qui furent envoyés pour chercher des lois grecques, allèrent à Athènes et dans les villes d’Italie. x. Aulu-Gelle, liv. II, chap. XV. y. SUÉTONE, In Augusto, chap. XLIV. z. Tacite, liv. II. Ut numerus liberorum in canditatis præpolleret, quod lex jubebat. a. Aulu-Gelle, liv. II, chap. XV. b. TACITE, Annales, liv. XV. c. Voyez la loi VI, § ff. 5, de decurion. d. Voyez la loi II ff. de minorib. e. Loi I, § 3 ; et II, § I, ff. de vacatione, et excusat. muner. f. Fragments d’Ulpien, tit. 29, § 3. g. PLUTARQUE, Vie de Numa. h. Voyez les fragments d’Ulpien, aux titres 14, 15,16, 17 et 18, qui sont un des beaux morceaux de l’ancienne jurisprudence romaine. i. Sozom., liv. I, chap. IX. On recevoir de ses parents ; fragment d’Ulpien, tit. 16, §1. j. Sozom., liv. I, chap. IX, et leg. unic. cod. Theod. de infirm. pnis clib. et orbitat. k. Œuvres morales, de l’amour des pères envers leurs enfants. l. Voyez un plus long détail de ceci dans les Fragments d’Ulpien, tit. 15 et 16. m. Fragm. d’Ulpien, tit. 16, § 1. n. Fragments d’Ulpien, tit. 14. Il parait que les premières lois juliennes donnèrent trois ans. Harangue d’Auguste dans Dion liv. LVI ; SUÉTONE, Vie d’Auguste, chap. XXXIV. D’autres lois juliennes n’accordèrent qu’un an, enfin, la loi pappienne en donna deux. Fragment d’Ulpien, tit. 14. Ces lois n’étaient point agréables au peuple, et Auguste les tempérait, ou les raidissait, selon qu’on était plus ou moins disposé à les souffrir. o. C’était le trente-cinquième chef de la loi pappienne, leg. 19, ff. de ritu nuptiarum. p. Voyez Dion, liv. LIV, anno. 736 ; SUÉTONE, in Octavio. q.. Voyez Dion, liv. LIV ; et dans le même Dion, la harangue d’Auguste, liv. LVI. r. Fragm. d’Ulpien, tit. 16 ; et la loi XXVII, cod. de nuptiis. s. Fragm. d’Ulpien, tit. 16, § 3 t. Voyez SUÉTONE, In Claudio, chap. XXIII. u. Voyez SUÉTONE, Vie de Claude, chap. XXIII ; et les fragm. d’Ulpien, tit. 16, § 3. v. Dion, liv. LIV ; Fragm. d’Ulpien, tit. 13. w. Harangue d’Auguste, dans Dion, liv. LVI x. Fragm. d’Ulpien, chap. XIII ; et la loi XLIV, ff. de ritu nuptiarum, à la fin. y. Voyez les Fragm. d’Ulpien tit. 13 et 16. z. Voyez la loi I, au cod. de nat. lib. a. Novel, 1 17. b. Loi XXXVII, ff. de operib. libertorum, § 7 ; Fragm. d’Ulpien, tit. 16, § 2. c. Fragm. ibid. d. Voyez ci-dessous le chap. XIII du liv. XXVI. e. Excepté dans de certains cas. Voyez les Fragm. d’Ulpien, tit. 18 ; et la loi unique, au cod. de caduc. tollend. f. Relatum de moderanda Pappia Popœa. TACITE, Annales, liv. III, g. Il les réduisit à la quatrième partie. SUÉTONE, in Nerone, chap. X. h. Voyez le Panégyrique de Pline. i. Sévère recula jusqu’à vingt-cinq ans pour les mâles, et vingt pour les filles, le temps des dispositions de la loi Pappienne, comme on le voit en conférant le fragm. d’Ulpien, tit. 16, avec ce que dit Tertullien, Apologét., chap. IV. j. P. Scipion, censeur, dans sa harangue au peuple sur les murs, se plaint de l’abus qui déjà s’était introduit, que le fils adoptif donnait le même privilège que le fils naturel. Aulu-G., liv. V, chap. XIX. k. Voyez la loi XXXI, ff. de ritu nupt. l. Auguste, par la loi pappienne, leur donna le même privilège qu’aux mères ; voyez Dion, liv. LVI. Numa leur avait donné l’ancien privilège des femmes qui avaient trois enfants, qui est de n’avoir point de curateur, PLUTARQUE, dans La Vie de Numa. m. Claude le leur accorda, Dion, liv. LX. n. Leg. apud eum, ff. de manumissionib., § 1. o. Dion, liv. LV. p. Voyez, dans les Offices de Cicéron, ses idées sur cet esprit de spéculation. q. NAZAIRE, in panegyrico Constantini, anno. 321. r. Voyez la loi I, II et III, au cod. de bonis maternis, maternique generis, etc. ; et la loi unique, au même code, de bonis quae filiis famil. acquirumur. s. Leg. unic. cod. Theod, de infirm, pœn cœlib. et orbit. t. Sozom, p. 27. u. Leg. II et III, cod. Theod. de jur. lib. v. Leg. Sancimus, cod. de nuptiis. w. Nov. 127, chap. III ; Nov. 118, chap. V. x. Leg. LIV, ff. de condit. et demonst. y. Leg. V, § 4, de jure patronat. z. PAUL, dans ses Sentences, liv. III, tit. 12, § 15.
 
 

CHAPITRE XXII

De l’exposition des enfants.

Les premiers Romains eurent une assez bonne police sur l’exposition des enfants. Romulus, dit Denys d’Halicarnasse, imposa à tous les citoyens la nécessité d’élever tous les enfants mâles, et les aînées des filles a. si les enfants étaient difformes et monstrueux, il permettait de les exposer ? après les avoir montrés à cinq des plus proches voisins.

Romulus ne permit de tuer aucun enfant qui eût moins de trois ans b : par là il conciliait la loi qui donnait aux pères le droit de vie et de mort sur leurs enfants, et celle qui défendait de les exposer.

On trouve encore, dans Denys d’Halicarnasse, que la loi qui ordonnait aux citoyens de se marier, et d élever tous leurs enfants, était en vigueur l’an 227 de Rome c : on voit que l’usage avait restreint la loi de Romulus, qui permettait d’exposer les filles cadettes.

Nous n’avons de connaissance de ce que la loi des douze tables, donnée l’an de Rome 301, statua sur l’exposition des enfants, que par un passage de Cicéron d, qui, parlant du tribunat du peuple, dit que d’abord après sa naissance, tel que l’enfant monstrueux de la loi des douze tables, il fut étouffé : les enfants qui n’étaient pas monstrueux étaient donc conservés, et la loi des douze tables ne changea rien aux institutions précédentes.

« Les Germains, dit Tacite e, n’exposent point leurs enfants ; et, chez eux, les bonnes murs ont plus de force que n’ont ailleurs les bonnes lois. ‘‘ Il y avait donc, chez les Romains, des lois contre cet usage, et on ne les suivait plus. On ne trouve aucune loi romaine qui permette d’exposer les enfants f : ce fut, sans doute, un abus introduit dans les derniers temps, lorsque le luxe ôta l’aisance, lorsque les richesses partagées furent appelées pauvreté, lorsque le père crut avoir perdu ce qu’il donna à sa famille, et qu’il distingua cette famille de sa propriété.

a. Antiquités romaines, liv. II. b. Antiquités romaines, liv. II. c. Liv. IX. d. Liv. III, de legib. e. De morib. Germ. f. Il n’y a point de titre là-dessus dans le digeste : le titre du code n’en dit rien, non plus que les novelles.
 
 

CHAPITRE XXIII

De l’état de l’univers, après la destruction des Romains.

Les règlements que firent les Romains pour augmenter le nombre de leurs citoyens, eurent leur effet, pendant que leur république, dans la force de son institution n’eut à réparer que les pertes qu’elle faisait par son courage, par son audace, par sa fermeté, par son amour pour la gloire, et par sa vertu même. Mais, bientôt les lois les plus sages ne purent rétablir ce qu’une république mourante, ce qu’une anarchie générale, ce qu’un gouvernement militaire, ce qu’un empire dur, ce qu’un despotisme superbe, ce qu’une monarchie faible, ce qu’une cour stupide, idiote et superstitieuse, avaient successivement abattu : on eût dit qu’ils n’avaient conquis le monde que pour l’affaiblir, et le livrer sans défense aux barbares. Les nations gothes, géthiques, sarrazines et tartares, les accablèrent tour à tour ; bientôt les peuples barbares n’eurent à détruire que des peuples barbares. Ainsi, dans le temps des fables, après les inondations et les déluges, il sortit de la terre des hommes armés, qui s’exterminèrent.
 
 

CHAPITRE XXIV

Changements arrivés en Europe, par rapport au nombre des habitants.

Dans l’état où était l’Europe, on n’aurait pas cru qu’elle pût se rétablir ; surtout, lorsque sous Charlemagne, elle ne forma plus qu’un vaste empire. Mais, par la nature du gouvernement d’alors, elle se partagea en une infinité de petites souverainetés. Et, comme un seigneur résidait dans son village ou dans sa ville ; qu’il n’était grand, riche, puissant ; que dis-je ? qu’il n’était en sûreté que par le nombre de ses habitants ; chacun s’attacha, avec une attention singulière, à faire fleurir son petit pays : ce qui réussit tellement, que, malgré les irrégularités du gouvernement, le défaut des connaissances qu’on a acquises depuis sur le commerce, le grand nombre de guerres et de querelles qui s’élevèrent sans cesse, il y eut, dans la plupart des contrées d’Europe, plus de peuple qu’il n’y en a aujourd’hui.

Je n’ai pas le temps de traiter à fond cette matière ; mais je citerai les prodigieuses armées des croisés, composées de gens de toute espèce. M. Pufendorf dit que, sous Charles IX, il y avait vingt millions d’hommes en France a.

Ce sont les perpétuelles réunions de plusieurs petits Etats, qui ont produit cette diminution. Autrefois chaque village de France était une capitale ; il n’y en a aujourd’hui qu’une grande : chaque partie de l’État était un centre de puissance ; aujourd’hui tout se rapporte à un centre ; et ce centre est, pour ainsi dire, l’État même.

a. Histoire de l’Univers, chap. V, de la France.
 
 

CHAPITRE XXV

Continuation du même sujet.

Il est vrai que l’Europe a, depuis deux siècles, beaucoup augmenté sa navigation : cela lui a procuré des habitants, et lui en a fait perdre. La Hollande envoie, tous les ans, aux Indes un grand nombre de matelots, dont il ne revient que les deux tiers ; le reste périt, ou s’établit aux Indes : même chose doit, à peu près, arriver à toutes les autres nations qui font ce commerce.

Il ne faut point juger de l’Europe comme d’un Etat particulier qui y ferait seul une grande navigation. Cet Etat augmenterait de peuple, parce que toutes les nations voisines viendraient prendre part à cette navigation ; il y arriverait des matelots de tous côtés. L’Europe, séparée du reste du monde par la religion a, par de vastes mers et par des déserts, ne se répare pas ainsi.

a. Les pays Mahométans l’entourent presque partout.
 
 

CHAPITRE XXV I

Conséquences.

De tout ceci il faut conclure que l’Europe est, encore aujourd’hui, dans le cas d’avoir besoin de lois qui favorisent la propagation de l’espèce humaine : aussi, comme les politiques grecs nous parlent toujours de ce grand nombre de citoyens qui travaillent la république, les politiques d’aujourd’hui ne nous parlent que des moyen propres à l’augmenter.
 
 

CHAPITRE XXVI I

De la loi faite en France, pour encourager la propagation de l’espèce.

Louis XIV ordonna de certaines pensions pour ceux qui auraient dix enfants, et de plus fortes pour ceux qui en auraient douze a : mais il n’était pas question de récompenser des prodiges. Pour donner un certain esprit général, qui portât à la propagation de l’espèce, il fallait établir, comme les Romains, des récompenses générales, ou des peines générales.

a. Edit de 1666, en faveur des mariages.
 
 

CHAPITRE XXVIII

Comment on peut remédier à la dépopulation

Lorsqu’un Etat se trouve dépeuplé par des accidents particuliers, des guerres, des pestes, des famines, il y a des ressources Les hommes qui restent peuvent conserver l’esprit de travail et d’industrie ; ils peuvent chercher à réparer leurs malheurs, et devenir plus industrieux par leur calamité même. Le mal presque incurable est lorsque la dépopulation vient de longue main, par un vice intérieur et un mauvais gouvernement. Les hommes y ont péri par une maladie insensible et habituelle : nés dans la langueur et dans la misère, dans la violence ou les préjugés du gouvernement, ils se sont vus détruire, souvent sans sentir les causes de leur destruction Les pays désolés par le despotisme, ou par les avantages excessifs du clergé sur les laïcs, en sont deux grands exemples.

Pour rétablir un Etat ainsi dépeuplé, on attendrait en vain des secours des enfants qui pourraient naître. Il n’est plus temps ; les hommes, dans leurs déserts, sont sans courage et sans industrie. Avec des terres pour nourrir un peuple, on a à peine de quoi nourrir une famille. Le bas peuple, dans ces pays, n’a pas même de part à leur misère, c’est-à-dire, aux friches dont ils sont remplis.

Le clergé, le prince, les villes, les grands, quelques citoyens principaux, sont devenus insensiblement propriétaires de toute la contrée : elle est inculte ; mais les familles détruites leur en ont laissé les pâturages, et l’homme de travail n’a rien.

Dans cette situation, il faudrait faire, dans toute l’étendue de l’empire, ce que les Romains faisaient dans une partie du leur : pratiquer, dans la disette des habitants, ce qu’ils observaient dans l’abondance ; distribuer des terres à toutes les familles qui n’ont rien ; leur procurer les moyens de les défricher et de les cultiver. Cette distribution devrait se faire à mesure qu’il y aurait un homme pour la recevoir ; de sorte qu’il n’y eût point de moment perdu pour le travail.
 
 

CHAPITRE XXIX

Des hôpitaux.

Un homme n’est pas pauvre parce qu’il n’a rien, mais parce qu’il ne travaille pas. Celui qui n’a aucun bien et qui travaille, est aussi à son aise que celui qui a cent écus de revenu sans travailler. Celui qui n’a rien, et qui a un métier, n’est pas plus pauvre que celui qui a dix arpents de terre en propre, et qui doit les travailler pour subsister. L’ouvrier qui a donné à ses enfants son art pour héritage, leur a laissé un bien qui s’est multiplié à proportion de leur nombre. Il n’en est pas de même de celui qui a dix arpents de fonds pour vivre, et qui les partage à ses enfants.

Dans les pays de commerce, où beaucoup de gens n’ont que leur art, l’Etat est souvent obligé de pourvoir aux besoins des vieillards, des malades et des orphelins. Un Etat bien policé tire cette subsistance du fonds des arts même ; il donne aux uns les travaux dont ils sont capables ; il enseigne les autres à travailler, ce qui fait déjà un travail.

Quelques aumônes que l’on fait à un homme nu, dans les rues, ne remplissent point les obligations de l’État, qui doit à tous les citoyens une subsistance assurée, la nourriture, un vêtement convenable, et un genre de vie qui ne soit point contraire à la santé.

Aureng-Zèbe, à qui on demandait pourquoi il ne bâtissait point d’hôpitaux, dit a : « Je rendrai mon empire si riche, qu’il n’aura pas besoin d’hôpitaux. » Il aurait fallu dire : Je commencerai par rendre mon empire riche, et je bâtirai des hôpitaux.

Les richesses d’un Etat supposent beaucoup d’industrie. Il n’est pas possible que, dans un si grand nombre de branches de commerce, il n’y en ait toujours quelqu’une qui souffre, et dont, par conséquent, les ouvriers ne soient dans une nécessité momentanée.

C’est pour lors que l’État a besoin d’apporter un prompt secours, soit pour empêcher le peuple de souffrir, soit pour éviter qu’il ne se révolte : c’est dans ce cas qu’il faut des hôpitaux, ou quelque règlement équivalent, qui puisse prévenir cette misère.

Mais, quand la nation est pauvre, la pauvreté particulière dérive de la misère générale ; et elle est, pour ainsi dire, la misère générale. Tous les hôpitaux du monde ne sauraient guérir cette pauvreté particulière : au contraire, l’esprit de paresse qu’ils inspirent augmente la pauvreté générale, et par conséquent la particulière.

Henri VIII voulant réformer l’Église d’Angleterre, détruisit les moines b, nation paresseuse elle-même, et qui entretenait la paresse ; parce que, pratiquant l’hospitalité, une infinité de gens oisifs, gentilshommes et bourgeois, passaient leur vie à courir de couvent en couvent. Il ôta encore les hôpitaux où le bas peuple trouvait sa subsistance, comme les gentilshommes trouvaient la leur dans les monastères. Depuis ce changement, l’esprit de commerce et l’industrie s’établit en Angleterre.

A Rome, les hôpitaux font que tout le monde est à son aise, excepté ceux qui travaillent, excepté ceux qui ont de l’industrie, excepté ceux qui cultivent les arts, excepté ceux qui ont des terres, excepté ceux qui font le commerce.

J’ai dit que les nations riches avaient besoin d’hôpitaux, parce que la fortune y était sujette à mille accidents : mais on sent que des secours passagers vaudraient bien mieux que des établissement perpétuels. Le mal est momentané : il faut donc des secours de même nature, et qu’ils soient applicables à l’accident particulier.

a. Voyez CHARDIN, Voyage de Perse, t. VIII. b. Voyez l’Histoire de la réforme d’Angleterre, par M. Burnet.