Tsunami caritatif ? (1)
Après le raz de marée catastrophique, le raz de marée caritatif, un tsunami de solidarité. La correction politique, un nouvel optimisme lucide et bienveillant, exigent la réjouissance et l’adhésion. Pourtant, cet élan de solidarité demeure conditionné par trois faits majeurs. Les bénéfices associés au caractère naturel et archaïque de la catastrophe. Sa disponibilité télévisuelle et médiatique. Son opportunité calendaire et sa fonction purgative, son effet « machine à laver » du péché d’indifférence.
Une catastrophe de cette ampleur est une sorte de synthèse fascinante, improbable, extraordinaire au sens propre, entre des forces naturelles gigantesques: séisme colossal (et rare a-t-on souligné), raz de marée démesuré, destruction soudaine et innombrable d’hommes et de territoires. Neptune, Vulcain, Éole, terrible association de forces mythiques habituellement séparées. Devant ce genre de désastre, comment ne pas jouir d’une sorte de douce humilité devant les forces intimidantes de la nature. Une régression qui soulage de l’angoissante arrogance des sciences et des techniques. Considérée comme naturelle, cette catastrophe dispense de toute analyse politique et économique des conditions humaines de son efficacité mortelle. Personne n’est responsable de l’existence de séisme géologique; ses victimes sont donc d’autant plus aimables, ce sont des victimes pures. À celles-là, très pauvres, innocentes politiquement, faibles économiquement, il est bénin et agréable de porter intérêt et secours.
À cette distance, dans cet éloignement, il est permis de ressentir une sorte d’égalité fantasmatique devant le désastre. Les quelques touristes morts suffisent à symboliser l’égalité tenue pour foncière devant la mort et la souffrance. Indirectement, sont louées la richesse et la puissance qui, si elles avaient été disponibles en ces pays, auraient sans doute facilité l’alerte et les mesures de protection. La compassion est ici un moyen de franchir les frontières créées par l’inégalité technologique et de rejoindre l’autre, l’étranger, le lointain, qui souffre, dans une communauté affective où le monde comme lieu commun est fictivement actualisé.
Le fait de l’impuissance relative de ceux qui veulent aider les victimes rend plus sensible encore le caractère affectif de cette communauté du monde. On oublie d’autant plus aisément que celle-ci est entièrement factice, étayée par les machines iconiques qui forgent l’illusion d’y être en apportant à la maison, dans nos aquariums cathodiques, le désastre converti en une multitude de spectacles télévisuels de désolations. Or, le raz de marée et ses effets catastrophiques n’existeraient pas pour nous sans leur mise à disposition télévisuelle, sans leur conversion en un ensemble d’images à consommer immédiatement et en masse. Entre le tsunami physique et les innombrables vagues de solidarité, il y a eu un autre raz de marée, celui des images.
Ce déferlement iconique est indéniable et joue un rôle décisif dans le déclenchement des actes caritatifs. Le désastre n’a pas à être imaginé, il est mis en images toutes faites et instantanément diffusées à des millions d’exemplaires dans les foyers occidentaux. Le désastre n’a pas à être pensé, il est présenté comme un événement horrible auquel il n’est question que de réagir. Le désastre n’a pas à être analysé, il ne requiert que des actes défensifs, des sortes d’actes magiques ou de conjuration: secourir les victimes – ce dont il n’y a pas lieu, dans l’absolu, de ne pas se réjouir. Le conditionnement est tel que l’expérience du monde est totalement relayée par les images qui en sont fabriquées. Du coup, il semble particulièrement angélique de dire que « un événement désastreux pour des peuples parfois éloignés d’eux suscite la mobilisation instinctive et massive d’êtres humains de tous les continents » (Michel Serres, Le Figaro, 31/12/2004). Instinctive? De tous les continents? N’est-ce pas l’entraînement maintenant décennal à obéir affectivement aux images télévisuelles – aussi horribles soient-elles – qui est le moteur de la mobilisation? N’est-ce pas seulement le fait de ceux qui sont connectés?
Dans la rapidité de la réaction, dans l’intensité de l’offre caritative, jamais égalée s’extasie-t-on, c’est précisément l’efficacité des médiations iconiques qu’il faut reconnaître, leur capacité à toucher immédiatement et au cœur les téléspectateurs, leur capacité à faire croire à leur absence, à leur neutralité, à leur innocuité, et à orienter, par la seule massivité des flots d’images, la pensée et l’action. Comme l’effet obtenu - l’élan caritatif - est louable, la cécité sur la manipulation qui la sous-tend est presque une obligation morale. Cette conspiration du silence est d’autant plus nécessaire que le déferlement iconique convertit – pour la bonne cause – cet événement massif (composé d’une infinité de micro-événements horribles) en une myriade d’objets obscènes.
L’opportunité calendaire, le 26 décembre, le lendemain de Noël, introduit une autre signification. Au moment où, en Occident, on célèbre généralement l’abondance et la promesse de bonheur, en adorant l’imagerie d’un messianisme pédolâtre, où l’on se tourne vers la fragile, merveilleuse et dépendante enfance naissante, c’est dans la mort que sont précipités d’innombrables enfants et leurs parents, dans une sorte de cadeau universel mais négatif, inversé, diabolique. Demeurer sans rien faire devant toutes ces images de cadavres et d’épouvantes, rapportées si rapidement par les petites caméras portatives de personnes assez tranquilles pour filmer la détresse des autres, voilà qui ne pouvait pas ne pas gâcher le lendemain de la fête.
Ainsi, tous ces actes de solidarité, certes pilotés par le raz de marée iconique, répondent à un désir d’action de pénitence: reviviscence de rites piaculaires ou de mythes d’expiation. Afin de calmer les dieux en colère? Plus probablement, faire pénitence de ses propres lâchetés, des innombrables actes ou moments d’indifférence à l’égard des souffrants, des malades, des victimes des pays pauvres ou ravagés par la guerre. Est recyclée ici une ancienne croyance dans le caractère salvateur des actes de repentir. Un acte de charité doit pouvoir effacer mille actes d’indifférence. « Salaud » toute l’année, charitable après Noël. Pour toutes ces absences, pour tous ces manques de solidarité, voilà un cadeau que je me fais à moi-même, un peu de richesse donnée aux victimes, cadeau par lequel je m’achète à petit prix une résipiscence utile parce que déculpabilisante.
Sous cette belle solidarité que l’on dépeint comme la fresque inaugurale d’un nouveau monde, grouillent obscurément une sordide économie d’images, une douteuse économie psychique de consommation iconique et une économie réelle d’actes de solidarité, le tout patronné par une impitoyable domination cathodique.
Jean-Jacques Delfour
1. Paru sans point d'interrogation dans Libération. (retour).