Une page de Web en travaux dirigés

Un CM1-CM2 d'une école du Tarn-et-Garonne est depuis novembre sur le réseau.

Par SYLVAINE VILLENEUVE, journal Libération

Paru le 16 février 1996


"Mon premier est la partie haute d'un château... Line break. Attention, tu n'as pas laissé d'espace... Voilà. Mon deuxième est la moitié d'une négation... Line break. Mon troisième n'est pas un plafond... non, ça ne va pas comme définition, on va mettre "on marche sur mon troisième". Hein? ça, c'est bien. Line break. Mon tout est une fleur avec laquelle on fait de l'huile. Line break... Et voilà, on a fini la charade." Il est 13 heures. C'est la récréation qui suit le déjeuner à la cantine. Vincent, Nathanael, Pierre-Jean et Mandie mettent à jour le site Web de leur école. Depuis novembre, cette classe rurale de CM1-CM2 de l'école de Piquecos, près de Montauban (Tarn-et-Garonne), est connectée à l'Internet. Elle dispose d'une adresse électronique et de son propre site sur le Web (1) hébergé sur le serveur du rectorat de l'académie de Toulouse. Chaque jour, une équipe de trois ou quatre internautes en herbe (entre 9 et 10 ans) actualise le "site de l'école publique de Piquecos". "Quand le maître nous a parlé d'Internet, on en a eu très envie parce qu'on a compris qu'on pourrait recevoir des messages du monde entier, et tout le monde se bousculait pour relever la boîte aux lettres", raconte Aurore. Sa seule réserve, "c'est qu'on passe deux ou trois récréations à mettre le serveur à jour"...

Pour établir le contact avec l'extérieur, les enfants ont eu l'idée de mettre des charades sur leur site. "On invente des charades en classe et on les rentre en HTML (langage de programmation des sites Web)", explique Nathanael, "tous les jours, on relève la boîte aux lettres électronique et on donne les noms des gagnants, on commence à avoir des habitués."

Aujourd'hui, Sarah et Emma d'Ottawa au Canada ou Vincent-Michel de Québec ont trouvé la bonne réponse. Dans la boîte aux lettres électronique, les enfants trouvent chaque jour des messages laissés sur leur Livre d'or par des surfeurs passés au hasard. Comme cette blague: "En novembre, un Canadien nous a écrit que sa compagne était "paumée" dans notre région et nous a demandé de la contacter", raconte Pierre, l'instituteur. "On l'a invitée à l'école. On a préparé des questions sur son pays, sur son travail, sur elle." Aujourd'hui, sur le site Web de l'école de Piquecos, on peut lire une longue interview réalisée par les élèves, une page intitulée "La magie d'Internet: la visite des Canadiennes"...

Sur le même site, les enfants ont installé, évidemment, une série de pages consacrées à leurs deux clubs de rugby préférés: le Stade Toulousain et le Sporting Club de l'Honor de Cos, le village voisin. On sait alors tout sur la composition des équipes, les jours d'entraînement, les déplacements, etc. Ce qui leur a valu d'apparaître sur le site de l'équipe de Cardiff (Pays de Galles) comme le site Web du célèbre club toulousain... On trouve aussi des choses plus scolaires, des poésies écrites par les enfants, des récits d'excursion, des notes de lecture, comme celle de Nathanael qui avoue, dans un élan de sincérité, ne pas avoir aimé un livre "parce que tout d'abord je n'aime pas trop les romans. Puis, ce sont surtout les fiches de lecture qui m'en ont le plus dégoûté"...

"L'expérience a été possible grâce à l'enthousiasme du maire", explique Pierre, l'instituteur. Yvan Castagné, "maire de Piquecos depuis sept mandats", n'a pas hésité longtemps avant de se laisser convaincre. "Il fallait une aide de la commune pour acheter le matériel. Moi, je suis toujours partant pour que les enfants du village sortent des frontières de la commune. Ici, nous avons des enfants d'agriculteurs, d'artisans, d'employés. Il faut leur donner les mêmes chances qu'aux autres." Mais l'aventure Internet n'est pas tombée du ciel dans ce petit village de 235 âmes qui surplombe l'Aveyron et sa vallée de vergers à perte de vue.

Déjà, il y a une bonne dizaine d'années, Yvan Castagné a sauvé son école. Avec deux communes voisines, il a créé un regroupement pédagogique intercommunal. "Si on n'avait pas fait cela, aujourd'hui, l'école serait fermée", assure Yvan Castagné.

L'expérience Internet tient aussi à l'instituteur, Pierre Valade, qui a passé trois années chez Apple avant de reprendre du service dans l'Education nationale. "Je me suis abonné à l'Internet et j'ai découvert, en visitant des sites éducatifs comme le serveur Mômes du Cnam ou le Réseau scolaire québécois (2), qu'il y avait beaucoup de demandes d'échanges entre écoles." L'école de Piquecos, qui rassemble aujourd'hui 23 enfants de cinq villages différents, participe déjà à deux projets internationaux: la classe globale de français, qui réunit plus de 70 écoles francophones dans le monde et qui vise à développer les échanges en langue française, ou encore le projet "Ecole appelle école" lancé par le ministère italien de l'Environnement, qui demande aux écoles de collecter des informations sur leur environnement local.

L'expérience n'a que trois mois, mais déjà, à en croire l'instituteur, elle est positive. Non seulement elle a permis des rencontres, telle celle avec un astronome de l'observatoire de Haute-Provence qui a été à l'origine d'un travail en classe sur les planètes; mais encore elle valorise le travail des élèves: "Ils sont très motivés de voir que leurs travaux ne restent pas dans un tiroir, qu'ils sont consultables par des gens extérieurs à l'école." Selon lui, aucun enfant n'est embarrassé devant l'ordinateur, "même si certains sont plus accrocheurs que d'autres. Ils s'entraident, ceux qui savent utiliser le langage HTML l'expliquent aux autres, et tout le monde progresse à son rythme." Cependant, il contrôle sérieusement le temps de connexion - "on n'a pas de gros moyens" - et la navigation sur le Web - "c'est un instrument pédagogique, je ne les laisse pas surfer tout seuls". D'ailleurs, lorsqu'il a le dos tourné, le jeu préféré des enfants reste encore d'aller chercher dans son fichier personnel le logiciel de jeux éducatifs les Ani'malins.

Sylvaine VILLENEUVE

(1) http://www.didac-mip.fr/~piquecos/ (bientôt: http://www.ac-toulouse.fr/)

(2) parmi leurs sites préférés: http://schoolnet2.carleton.ca/

http://www.imaginet.fr/momes/

http://www.geocities.com/Paris/2687/index.html





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