Et si on lisait encore un peu...
Un mot d'excuse
Les trois enfants étaient avec leur mère, comme souvent dans cette voiture et dans leur vie. L'aînée a demandé à la mère de lui acheter un livre. La maman a approuvé. Les deux autres en voulaient aussi. Elle a dit qu'elle n'achetait des livres qu'à ceux qui lisaient. Ils ont répondu qu'ils n'aimaient pas vraiment lire, et que de toute façon elle ne leur avait jamais demandé de le faire. Elle a répondu qu'on ne demande pas à quelqu'un de lire. Qu'on lit envers et contre tous. Qu'on se cache pour lire, on désobéit pour lire, on ment pour lire. On s'enferme dans les salles de bains, on s'enfonce dans les pupitres, on se cache sous les draps. On risque pour lire. Elle a dit que c'est dans cette insurrection qu'on lit, qu'elle ne leur demanderait jamais de le faire. La route était longue, et les enfants s'étonnaient d'avoir une maman si désobéissante.
Le
lendemain, elle s'est assise sur la moquette de leur chambre et a entamé la
lecture d'un roman qu'ils devaient lire et résumer pour l'école. Elle a commencé
à lire à haute voix, comme pour elle-même. Sans se rendre compte, ils se sont
approchés et se sont mis à lire avec elle. Au moment le plus crucial, elle
s'est arrêtée disant qu'elle continuerait un autre jour. Ils ont supplié, mendié
la suite. Elle a dit que s'ils insistaient autant elle acceptait. Après
plusieurs chapitres elle s'est arrêtée de nouveau. Ils lui ont arraché le livre
des mains, se sont disputés pour le continuer, ont trouvé un compromis : chacun
des trois lirait aux autres une partie du roman. C'est ainsi qu'ils l'ont
terminé. Elle les regardait, assise dans un coin de la chambre, lire à leur
insu. L'un d'eux trouva que le livre était trop beau pour le résumer. Elle a
pensé qu'il était donc entré dans le bonheur de lire. Que c'était l'essentiel,
qu'il fallait garder ceci dans cette gratuité. Après viendraient les résumés.
Elle s'est dit qu'elle lui écrirait ce mot d'excuse :
« Mon fils est entré dans
le bonheur de lire, veuillez ne pas l'en faire sortir en lui demandant de
résumer. Respectueusement vôtre. »
Extrait d’ « Images écrites » - Nada Moghaizel Nasr – Editions Dar An-Nahar